mardi 19 novembre 2013

Les Psaumes – prières communes et lutte avec Dieu



« Le livre des Psaumes a été ainsi dénommé en raison d’une traduction trop littérale du grec Biblos Psalmôn et du latin Liber Psalmorum. En grec, psalmos désigne un air joué sur l’instrument à cordes appelé psaltérion. Ainsi les versions ont-elles donné au contenu du recueil dont nous parlons un nom évoquant la manière dont ses éléments peuvent être chantés, plutôt que la nature même de ceux-ci. L’hébreu, lui, dit Tehilîm, mot qui dérive de la racine hll, louanger ; d’où le titre que nous avons adopté : Louanges, mot splendide, mot rempli d’un contenu émotionnel certain, bien fait pour désigner des poèmes tout orientés vers la louange de IHVH-Adonaï » (A. Chouraqui).

Un recueil liturgique communautaire — compilant sans doute d’autres recueils —, chanté, utilisé depuis des millénaires par les juifs et les chrétiens, même chez les plus réservés parmi ces derniers à l’égard de l’usage de la musique :

« Ambroise de Milan est dans une église avec ses fidèles, à la tête d’une manifestation contre la volonté impériale d’en faire un lieu de culte arien. Augustin relate cet événement capital pour l'histoire de la musique (Confessions IX, livre VII) : "Le peuple plein de zèle, résolut de mourir pour son évêque, passait les nuits entières à l'église. Pour empêcher que le peuple ne s'ennuyât d'un si long et pénible travail, on ordonna qu'on chanterait des psaumes et des hymnes selon l'usage de l'Eglise d'Orient". Quelques années avant, des œuvres poétiques versifiées en langue vernaculaire, pourvues d'une mélodie syllabique (une note par syllabe) identique pour toutes les strophes, les hymnes étaient utilisées à Poitiers par Hilaire, depuis son retour d'exil oriental (vers 356). »

Autant de reprises de traditions antécédentes qui (en un temps où les modifications diverses ne sont pas aussi prisées que de nos jours) permettent de considérer que le type de mélodies qui évoluent du chant grégorien aux premiers chants polyphoniques de la Renaissance ne sont peut-être pas si éloignées de ce qu’il en est dans le judaïsme antique héritier des liturgies du Premier Temple de Jérusalem…

On a nommé le chant ambrosien (ou ambroisien), « nom sous lequel on désigne une sorte de plain-chant dont Ambroise fut l'auteur, en 386. Ce chant se divisait en chant rythmique ou psalmodique, et en chant métrique (Jumilhac). "St Ambroise adopta le genre chromatique, c'est-à-dire l'altération de certaines notes, comme l'ont enseigné plus tard les didacticiens du Moyen âge en parlant de la musique feinte ou colorée. Deux différences radicales existaient entre le chant d’Ambroise et celui de Grégoire. Dans l'un, abandon complet des règles de l'accentuation latine et adoption du genre diatonique; dans l'autre, genre chromatique, rythme, accentuation. Dans l'un, musique grave, sévère, adaptée aux durs gosiers des barbares du nord qui se convertissaient au catholicisme; dans l'autre, un art plus grec, plus souple, plus élégant, quelque chose de moins austère et de moins âpre." (Théodore Nisard) Ambroise emprunta aux Grecs leurs quatre modes principaux : le dorien, le phrygien, le lydien et le mixolydien; ces modes, nommés depuis authentiques ou impairs, sont le 1er, le 3e, le 5e et le 7e du plain-chant grégorien. Il adopta aussi le chant alternatif ou antiphonique, usité chez les Orientaux, et dont l'emploi se répandit ensuite dans l'Église latine. »

« Le chant grégorien, nommé aussi plain-chant ou chant romain, est le chant ecclésiastique en usage dans presque toutes les églises de l'Occident. Il fut réglé à la fin du VIe siècle par l’évêque de Rome Grégoire le Grand, qui, aux quatre modes authentiques établis par Ambroise, et formant la base du chant ambrosien, ajouta les quatre modes plagaux. »

Auparavant, « sources indirectes, les condamnations des gnostiques par les Pères de l'Eglise fournissent quelques indications sur leurs pratiques liturgiques. Critiquant Marcion, Hippolyte de Rome (début 3e) nous apprend que l'Église de Sinope, dans le Pont (sud de la Mer Noire), effectuait la prière vers l'orient, chantait des psaumes, et des hymnes composées par les chrétiens. Le latin Tertullien dénonce "la démence avec laquelle ces textes sont rédigés" (Adversus Marcionem) et attaque violemment Valentin : "Laissons les psaumes de Valentin qu'il introduit avec une impudence sans égale, comme s'ils étaient l'œuvre d'un auteur méritant (De Carne Christi) ; "Nous désirons qu'on chante, non cette sorte de psaume des hérétiques, des apostats, de Valentin le Platonicien, mais ceux du prophète David qui sont très saints et complètement admis, classiques." »

« Les ermites des déserts égyptiens jetèrent l'anathème sur l'art utilisé pour les jeux païens, indigne à la louange de Dieu. Mais sa capacité à souder une communauté et la réticence des hauts dirigeants de l'Eglise, (les hommes les plus cultivés de leur temps), à se séparer, se priver d'un art dont ils admiraient la beauté, lui permirent de rester indissociable de la louange divine. Augustin (354-430) s'en confesse (X, 33) : "Le plaisir de l'oreille, qui ne devrait pas affaiblir la vigueur de notre esprit, me trompe souvent lorsque le sens de l'ouïe n'accompagne pas la raison ; ainsi, je pèche sans y penser." »

Bref une grande réserve dans le christianisme latin, jusqu’à Ambroise, et même après, à l’égard d’une pratique, le chant — et a fortiori l'instrumentation —, qui n’est pas sans rejoindre une réserve à l’égard des sens en temps de deuil, en temps d’ « absence de l’époux » (cf. Marc 2, 20 – //) — « un temps pour pleurer, et un temps pour rire ; un temps pour se lamenter, et un temps pour danser » (Ecc 3, 4).

Une réticence que l’on trouve — comme un paradoxe — jusqu’au cœur de livre des Psaumes :

Psaume 137
1 Sur les bords des fleuves de Babylone, Nous étions assis et nous pleurions, en nous souvenant de Sion.
2 Aux saules de la contrée Nous avions suspendu nos harpes.
3 Là, nos vainqueurs nous demandaient des chants, Et nos oppresseurs de la joie: Chantez-nous quelques-uns des cantiques de Sion !
4 Comment chanterions-nous les cantiques de l’Eternel Sur une terre étrangère ?
5 Si je t’oublie, Jérusalem, Que ma droite m’oublie !
6 Que ma langue s’attache à mon palais, Si je ne me souviens de toi, Si je ne fais de Jérusalem Le principal sujet de ma joie !

Un Psaume rendu célèbre par le reggae de Bob Marley, By the rivers of Babylon, repris jusque dans des versions disco ! — où éclate de la paradoxe ! — où éclate le chant de l’exil de Sion, selon la signification transposée de la Sion historique à sa signification métaphorique désignant l’Afrique dans la tradition « ras tafarienne » (de Ras Tafari, titre du négus d’Abyssinie) de Marcus Garvey (début XXe s.) , à laquelle se rattache Bob Marley.

Un Psaume célèbre, porteur de toute la mélancolie d’un chant tu dans des harpes accrochées aux saules devenus eux-mêmes symboles de mélancolie ! « Tout penseur, au début de sa carrière, opte malgré lui pour la dialectique ou pour les saules pleureurs » (Cioran, Syllogismes de l’amertume)…

On retrouve la réserve d’Augustin pour l’effet sensoriel de la musique jusque chez Zwingli, qui se distancie de Luther — lequel opte pour l’usage des mélodies populaires pour porter la louange de Dieu. Calvin, entre les deux, est à l’origine du Psautier genevois — les Psaumes du prophète David, comme l’écrivait Tertullien plus sûr que les improvisations, à tout le moins extra-ecclésiales. Des hymnes allant au-delà des Psaumes, dans la mesure où ils entrent dans le chant liturgique commun, étant appelés à porter la théologie ecclésiale…

C’est cette perspective qui sera celle de la tradition anglaise, de l’anglicanisme au méthodisme, grand pourvoyeur d’hymnes s’ajoutant aux Psaumes dans nos recueils de cantiques modernes.

Les Psaumes sont à la racine de traditions qui en reviennent toujours à ce recueil de prières et de louanges inspirées, fondée dans des « Sitz im leben » divers que les exégètes modernes se sont attachés à dégager — suite notamment à l’un des plus marquants pour les Psaumes, H. Gunkel (début XXe s.).

En-deçà de leur devenir comme livre de prières commune, les Psaumes expriment un combat avec Dieu, et contre le mal, qui de circonstances précises nous font déboucher sur des vérités archétypales. Par exemple, le Psaume 51, prière de repentance de David suite à son adultère doublé d’un meurtre, devenant une prière-type de confession de péché. Ou, face à l’oppression d’un ennemi du peuple ou du roi, on découvre qu’il est question de l’oppression du « mauvais », du « méchant » archétypique trouvant dans les Psaumes une expression concrète.

Autant de clefs de lecture, devant Dieu, de notre vie dans ses difficultés, via des psalmistes qui nous rejoignent, qui ont partagé des difficultés de tous ordres et dont les chants les élèvent devant Dieu dans l’attente espérée de son juste jugement, justifiant le juste face à toute oppression et tout oppresseur, Dieu seul vengeur. « Je trouverais moi-même très difficile de me faire l’écho de pareils sentiments. Non parce qu’ils seraient trop bas pour moi, mais bien plutôt parce qu’ils me dépassent… Je ne parvient pas à désirer le jugement divin sans une pensée vindicative ni affirmer ma propre droiture sans orgueil » (J. Stott).

Les Psaumes deviennent alors chemin de purification de nos désirs dans l’espérance de celui qui vient faire éclater la vérité, Dieu de l’univers — c’est le parcours des cinq livres des Psaumes depuis la confrontation du mal, le mal voie de perdition alternative à la voie de celui qui est heureux (Ps 1), jusqu’à la louange finale du cinquième livre, en passant par tout le cheminement de l’attente de Dieu.


RP
Une prière qui engage

Église protestante unie de France / Poitiers
Catéchisme pour adultes 2013-2014
Chaque 3e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 3e mardi à 20 h 30
2) 19 & 21 novembre 2013 : Les Psaumes, face à Dieu – prières communes et lutte avec Dieu (PDF)


lundi 18 novembre 2013

Xénophobie, racisme. Bâtir ensemble un monde vivable


Communiqué du Conseil National de l'Eglise Protestante Unie de France


La parole xénophobe –contre les Roms par exemple– et raciste –contre la Garde des Sceaux Mme Taubira par exemple– se banalise et parfois se déchaîne. Elle est renforcée par des calculs politiciens, à quelques mois d’échéances électorales. Elle est dopée par des logiques médiatiques qui, par effet de loupe et de répétition, donnent une importance parfois démesurée à des manifestations ou des propos marginaux.

La souffrance sociale, le désarroi politique, l’impression qu’une logique économique ne profitant qu’à une minorité ravage tout sur son passage, la crainte du déclassement, la peur de l’avenir, sont des sentiments bien réels et largement partagés. Ils peuvent pour une part expliquer le ressentiment qui s’exprime par la xénophobie et le racisme. Ils ne sauraient le légitimer.

Le pacte républicain est confié à chaque citoyenne, chaque citoyen, et d’abord à celles et ceux qui exercent une responsabilité sociale. Il est précieux. Il n’est pas indestructible.

Nul ne peut se dire à l’abri de bouffées xénophobes ou racistes, chacun le sait. Il est d’autant plus important de refuser toute complaisance à leur égard. La confiance est possible, mais elle se construit chaque jour et elle est l’affaire de tous et toutes.

En outre, des personnes ou des groupes qui prétendent par ailleurs défendre des « valeurs chrétiennes » ont participé à l’expression xénophobe et raciste. Ces discours et ces attitudes sont pourtant radicalement incompatibles avec la foi chrétienne. L’Évangile de Jésus-Christ prend sa source dans l’amour inconditionnel de Dieu pour chaque être humain. Chacun est bienvenu sur cette terre. Chacun a besoin d’y être accueilli.

Ce message libérateur et exigeant nous appelle à découvrir dans notre semblable une sœur, un frère, et à bâtir ensemble un monde vivable et vraiment humain.

Pasteur Laurent SCHLUMBERGER
Président du conseil national
de l’Église protestante unie de France

 Communiqué sur le racisme et la xénophobie.pdf 


vendredi 15 novembre 2013

Incarnation du Fils de Dieu




I. Le Fils de Dieu — « supérieur aux anges » (ch. 1 - ch. 2, v. 4)


1. Derniers jours

« En ces jours qui sont les derniers, Dieu nous a parlé par le Fils » (v. 2). Une conviction de l'auteur, commune au Nouveau Testament, concernant la venue de la fin du temps, ce temps, fin de ce temps en passe d'être confirmée par la destruction du Temple, cœur du monde, ce monde, ce temps, ce siècle, cet « aion ».


2. « Aionia »

Ce temps, ce monde qui arrive à sa fin, Dieu l'a créé par le Fils (v. 2) ; ce monde, cet « aion », et tous les autres, selon la pluralité des monde, des temps, des siècles, correspondant aux différents niveau des cieux, comme dans l'échelle de Jacob (cf. infra) — vision que l'on retrouve dans la doxologie finale du Notre Père : « aux siècles des siècles — aux aionia des aionia ».

Le fils apparaît comme celui par qui Dieu a créé les siècles, dont il est aussi héritier, à commencer pour ce qui concerne concrètement l'inquiétude des destinataires de l’Épître, les deux mondes, siècles que sont celui dont on arrive au terme, concrétisé par la destructoin du Temple, et le siècle à venir, déjà présent — « le Royaume au milieu de vous » — et encore à venir quant à sa manifestation.


3. « Hypostasis »

Ce Fils est « le reflet et l’expression de la substance / hypostasis » de Dieu (v. 3) — « substance », c'est-à-dire ce ce que se tient en dessous, en dessous de ce Nom : Dieu — ; et à ce titre, de reflet, vis-à-vis et expression de ce qui se tient dessous de ce Nom, il est le soutien de toutes choses — par sa Parole. Il a à présent comblé l'abîme creusé par le péché. Ce sera le développement et le cœur de l’Épître. Une œuvre accomplie qui l'a dévoilé comme celui qu'il est — susbtance du Nom —, le dévoilant désormais comme étant au-dessus des anges.

Hé 1, 5-6 : « auquel des anges Dieu a-t-il jamais dit : Tu es mon Fils, Je t’ai engendré aujourd’hui ? Et encore : Je serai pour lui un père, et il sera pour moi un fils ? Et lorsqu’il introduit de nouveau dans le monde le premier-né, il dit : Que tous les anges de Dieu l’adorent ! » Engendrement éternel qui renvoie aux origines, avant la fondation du monde (cf. Col 1 & Jn 1) ; qui se signifie dans l'Incarnation (cf. Jn 1) temps de la conception et de la naissance du Christ ; et qui se scelle dans sa résurrection. Ces versets 5 et 6 peuvent renvoyer à ces trois niveaux (et de même jusqu'au verset 14).


4. Anges et cieux

Hé 1, 5-14. Cf. L'Échelle de Jacob — Genèse 28 :
11 [Jacob] arriva dans un lieu où il passa la nuit ; car le soleil était couché. Il y prit une pierre, dont il fit son chevet, et il se coucha dans ce lieu-là.
12 Il eut un songe. Et voici, une échelle était appuyée sur la terre, et son sommet touchait au ciel. Et voici, les anges de Dieu montaient et descendaient par cette échelle.
13 Et voici, l’Éternel se tenait au-dessus d’elle ; [...]
16 Jacob s’éveilla de son sommeil et il dit : Certainement, l’Éternel est en ce lieu, et moi, je ne le savais pas !
17 Il eut peur, et dit : Que ce lieu est redoutable ! C’est ici la maison de Dieu, c’est ici la porte des cieux !


*

De l’Antiquité à la Renaissance, la clef de lecture du monde est donnée, depuis le IVe siècle av. JC dans le système du monde d'Aristote et/ou, depuis le IIe siècle, de Ptolémée (qui est aussi derrière la traduction de la LXX).

Le système de ce monde aristotélicien se déploie ainsi : une terre sphérique (avant Aristote la terre n’est pas encore forcément ronde) à un pôle (au centre), à l’autre pôle le « ciel empyrée » et le « trône de Dieu ». Le « ciel empyrée » est le « dixième ciel », le Paradis, les autres cieux étant ceux des sept « planètes » — désignant les sept cieux classiques — observables à l’œil nu (Lune, Mercure, Venus, Soleil, Mars, Jupiter, Saturne), plus le ciel des étoiles fixes (le zodiaque) et le ciel du mouvement diurne.

La matière céleste est l’éther (la cinquième essence, la quintessence, matière spirituelle et lumineuse), au-delà des quatre autres « essences » ou éléments : terre, eau, air, feu — matière de notre ici-bas. Ce monde céleste dont la matière est l’éther est mû par les Intelligences célestes, les anges chez Thomas d’Aquin, imitant la perfection de Dieu en imprimant aux sphères leur mouvement circulaire.

Les sept cieux classiques peuvent correspondre de manière symbolique aux sept paroles du ch. 1 de l’Épitre aux Hébreux concernant la supériorité du Fils par rapport aux anges, administrateurs des sphères célestes, et garants de la distance entre Dieu et le monde. Tout comme les neuf cieux inférieurs au ciel du Paradis correspondront aux neuf ordres de la hiérarchie angélique de Denys l’Aréopagite (Ve s. ap. JC), qui toutefois — à l'instar de l’Épître aux Hébreux — lie moins strictement aux sphères des planètes qui les symbolisent, ces garants, que sont les anges, de la distance entre Dieu et le monde.

La structure intelligible des choses, leur substance intellectuelle, sous-tend les êtres matériels, connaissables parce que dotés de cette structure intelligible. Substance (ce qui se tient en dessous) intelligible aussi, l’intelligence a pour rôle « de capter des êtres, non de fabriquer des concepts ou d’ajuster des énoncés » (Pierre Rousselot, L’intellectualisme de S. Thomas).

Cela est ajusté sur le monde hiérarchique intelligible. Les hommes en sont l’expression la plus humble, dans la matière, « la poussière », d’où, dans le monde des êtres intelligents, partagé par Dieu et les anges, la caractéristique de la raison, son humilité de réalité humaine : l’être rationnel, l’homme, est obligé de procéder par abstraction là où les êtres immatériels ont une connaissance intuitive, immédiate.

La raison humaine n’en participe par moins du monde intellectuel, à son humble mesure, évoluant, se mouvant dans le monde sensible, le monde sublunaire, quand les anges occupent le monde supra-lunaire, dont la matière parfaite est l’éther. Exempts eux-mêmes de matière, même spirituelle, les anges meuvent le monde supérieur, les orbes célestes, dont certaines sont celles sur lesquelles tournent les corps célestes composés d’éther (les planètes).

*

C’est là le monde d’Aristote (cf. Métaphysique) repris par Thomas d’Aquin. Dans ce monde, affirmer l’existence de Dieu relève non de la foi, mais de la raison. La foi est requise pour recevoir Dieu comme Trinité, incarné, pour recevoir une révélation comme celle de la résurrection du Christ... — on peut dire aussi pour recevoir Dieu, la cause ultime, comme bon et favorable. Mais la foi n’est pas requise — la raison suffit — pour recevoir l’idée qu’il y a une cause première de tous les paramètres causaux de ce qui advient.

Ce qui advient dépend de nombreux paramètres, de causes, dont la cause ultime est ce à quoi on donne le nom « Dieu »… Pour Thomas, en temps aristotéliciens, cela est lié précisément à la logique et à la cosmologie en place. Ce monde perdure jusqu’en 1609…

*

Lorsque, dans les années 1609-1610, Galilée braque sa lunette astronomique vers les sphères célestes, il découvre et révèle au monde que celles-ci ne sont pas faites d’éther, mais de la même matière que celle qui compose notre monde, qui se meut au-dessous de la Lune, le monde sublunaire.

Le monde mû les anges est dès lors irrémédiablement ébranlé : cet effondrement du monde aristotélicien est, au sens littéral, un véritable « ébranlement des puissances des cieux ». Le monde va désormais devoir se penser sur un mode autre que celui de l’harmonie géocentrique, avec un Dieu garant de cette harmonie, via éventuellement son représentant, le pape, qui lui-même a été fortement ébranlé par la Réforme.

Suite à Descartes (XVIIe s.) apparaissent d’autres propositions de systèmes du monde que le système aristotélicien sur lequel s’appuyaient aussi les systèmes théologiques. Le pôle central du système nouveau est le sujet : « je pense donc je suis » (formule reprise d’Augustin, mais désormais centrale et fondatrice).

Newton vient à son tour proposer l’alternative de la force gravitationnelle pour expliquer la rotation des planètes mues auparavant, dans le système aristotélicien / ou ptoléméen, par les anges — intelligences célestes.

Un monde s’est bel et bien écroulé, entraînant des ruptures en matière de connaissance, ruptures épistémologiques qui maintiennent toutefois la logique d’Aristote, logique de non-contradiction, selon un autre cadre, d’autres systèmes.

*

Le symbole s'est donc effondré, un peu comme à la sortie d'un rêve, celui de Jacob, un rêve dont les symboles, comme pour tout rêve, désignent autre chose que leur littéralité. Symboles d'un inconscient collectif portant la connaissance/ignorance d'un Dieu infiniment autre, au sommet inaccessible de l'échelle de Jacob, et cependant tout proche comme le signifie la présence angélique en ses ascensions et ses descentes... Détachée de l'échelle des astres, l'échelle de Jacob auxquels elle s'était superposée, l'échelle de Jacob n'en reste pas moins posée au sol et touchant « les cieux », signes d'un Dieu infiniment autre. Un Dieu qui, donc, intéresse aux hommes ! « Qu’est-ce que l'homme pour que tu t’intéresses à lui » s'étonne le Psalmiste (Psaume 8), cité, dans la version des LXX, par Hé 2, 6-8.



II. Homme semblable aux hommes (ch. 2, v. 5)


Cf. Hé 4, 15 « sans pécher ».

Cf. 2 Co 5, 21 : « Celui qui n'a point connu le péché, il l'a fait (devenir) péché pour nous, afin que nous devenions en lui justice de Dieu. »

Voilà des versets scandaleusement troublants (le Christ tenté comme nous — Hé 2, 18), et une approche, celle de ce ch. 2 de l’Épître Aux Hébreux, qui dit toute la radicalité scandaleuse (comme la crucifixion est scandale — 1 Co 1 & 2) de la prière de Jésus au Gethsémané. Insistant sur le fait que le Christ n'a en aucun cas péché ! (4, 15), l’Épître aux Hébreux n'en souligne pas moins la radicale humanité du Christ,

Au point que l'on pourrait presque se demander si le ch. 2 ne contredit pas le v. 15 du ch. 4 (« sans pécher ») ! Que signifie cette « tentation » qui a été la sienne ? Aurait-il conçu l’intention de pécher — mais cela est déjà pécher ! (Cf. Mt. 6), même si finalement il a résisté à la tentation... La prière de Jésus au Gethsémané — « que soit faite ta volonté et non la mienne » — qu'assume donc ici l’Épître Aux Hébreux, va jusqu'à recevoir ce que l’orthodoxie entérinera en 681 (au IIIe concile de Constantinople) en utilisant ces mêmes versets du Getsémané pour refuser le « monothélisme » (l'idée qu'il n'y aurait qu'une seule volonté en Christ) et pour poser le dogme (orthodoxe) qui donne deux volontés en Christ : le Christ est doté de sa volonté propre, qui n'est pas celle du Père, ni même celle de la divinité en Christ, mais celle du Christ homme.

Ainsi, sachant qu'une part de ce monde est déchéance et fruit de déchéance, la participation du Christ à la Création — « pour notre salut » — est participation mystérieuse au monde de la déchéance, ce qui se signifie en ce que le Christ est doté, outre la volonté divine incréée, d'une volonté créée, forcément distincte de la volonté divine. Une pleine humanité donc, qui le conduit à une prière dans laquelle apparaît une lutte jusqu’à l’obéissance à Dieu pour recevoir une mort à laquelle il voudrait toutefois échapper, et donc une volonté du Christ qui se sépare, quant à son souhait, de la volonté du Père !

Cela correspond, dans les termes les plus tragiques, vécus dans toue leur intensité, à ce que dit 1 Corinthiens 5, 21 : « il a été fait péché pour nous » — sans pour autant commettre le péché, pas même en intention, mais selon l'ordre de sa participation à cette Création de péché — participation dont la marque est une volonté propre, dans la chair, et dans la volonté. Au point que lui qui n'a pas péché, prie avec nous les Psaumes portant nos confessions de péché et le Notre Père, demandant notre pardon. Solidarité totale avec nous : laisse faire ce qui est juste dit-il à Jean le Baptiste (Mt 3, 15) auquel il vient pour recevoir un baptême de repentance !

C'est ainsi que selon l’Épître Aux Hébreux, Jésus Christ est « élevé à la perfection par les souffrances » et devient pour les hommes (inscrits ainsi dans la postérité d’Abraham — Hé 2, 16) « le Prince de leur salut » : en soumettant sa volonté distincte de celle du Père (« que soit faite ta volonté et non la mienne ») ; ayant « appris, bien qu’il fût Fils, l’obéissance par les choses qu’il a souffertes » (Hé 5, 8).



R.P.
Une lecture de l’Épître aux Hébreux

Étude biblique 2013-2014
Église protestante unie de France / Poitiers
Chaque 2e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 2e mardi à 20 h 30
2) 12 & 14 novembre 2013 - I. Incarnation du Fils de Dieu : 1,1 – 2,18 (PDF).