mercredi 24 décembre 2014

L'ange père Noël



Attendre le père Noël, avec ses allures de lutin des cultes scandinaves... à la veille de la naissance d'un enfant venant dans les ténèbres de l'humilité — la nuit, donc, dans le temps angélique — pour couvrir de lumière jusqu'à sa Galilée enténébrée (Es 9).

Il enseignera, ce Messie, que les plus petits que nous croisons sont lui-même venus dans le secret. C'est là ce qu'a très bien compris un évêque de l'Antiquité, nommé Nicolas, devenu saint Nicolas parce qu'il ne supportait pas, lui disciple d'un enfant pauvre, de voir la misère, plus particulièrement celle des enfants. Alors en secret, il leur faisait des cadeaux qui allégeaient leur peine.

Plus tard, la réforme luthérienne — fructueuse en pays scandinave — découvrait que saint Nicolas, dans son humilité, dévoilait des actions angéliques. Derrière saint Nicolas, un simple homme, s'ouvre le monde des anges, dévoilant la réalité de Dieu que personne n'a jamais vu.

Un ange est derrière saint Nicolas, ange qui sera figuré sous les traits des anges scandinaves, elfes et lutins. C'est la figure du père Noël que dévoile saint Nicolas, présence angélique du don gratuit.

Alors contrairement à ce que s'imaginent ceux qui sont lents à comprendre, le père Noël existe, manifestation angélique de l'art de donner dans le secret, de l'art de donner de la joie à ceux qui ressemblent au Messie nouveau-né dans sa crèche.

Et derrière cette figure angélique, il y a au plus haut des cieux, comme le déclament les anges effectivement présents à Noël selon les Évangiles — il y a la présence du don suprême, le grand cadeau de Dieu par lequel la paix vient sur la terre, — don de Dieu réconciliant le monde avec lui-même, le cadeau par lequel il prouve définitivement son amour envers nous.

RP

lundi 15 décembre 2014

Jésus homme




Jean 1, 14 : « La parole est devenue chair [...]. »

Hébreux 2, 14-18
14 Ainsi donc, puisque les enfants participent au sang et à la chair, il y a également participé lui-même, afin que, par la mort, il anéantît celui qui a la puissance de la mort, c’est-à-dire le diable,
15 et qu’il délivrât tous ceux qui, par crainte de la mort, étaient toute leur vie retenus dans la servitude.
16 Car assurément ce n’est pas à des anges qu’il vient en aide, mais c’est à la postérité d’Abraham.
17 En conséquence, il a dû être rendu semblable en toutes choses à ses frères […].
18 car, ayant été tenté lui-même dans ce qu’il a souffert, il peut secourir ceux qui sont tentés.


2 Co 5, 21 : « Celui qui n'a point connu le péché, il l'a fait (devenir) péché pour nous, afin que nous devenions en lui justice de Dieu. »

Voilà des versets scandaleusement troublants (le Christ tenté comme nous — Hé 2, 18), et une approche, celle de ce ch. 2 de l’Épître Aux Hébreux, qui dit toute la radicalité scandaleuse (comme la crucifixion est scandale — 1 Co 1 & 2) de la prière de Jésus au Gethsémané (Marc 14, 32-36 et parallèles). Insistant sur le fait que le Christ n'a en aucun cas péché ! (4, 15), des textes comme 2 Corinthiens ou l’Épître aux Hébreux souligne la radicale humanité du Christ.

Au point que l'on pourrait presque se demander si le ch. 2 ne contredit pas le v. 15 du ch. 4 (« sans pécher ») ! Que signifie cette « tentation » qui a été la sienne ? Aurait-il conçu l’intention de pécher — mais cela est déjà pécher ! (Cf. Mt. 6), même si finalement il a résisté à la tentation...

La prière de Jésus au Gethsémané — « que soit faite ta volonté et non la mienne » — qu'assume donc ici l’Épître aux Hébreux, va jusqu'à recevoir ce que l’orthodoxie entérinera en 681 (au IIIe concile de Constantinople) en utilisant ces mêmes versets du Gethsémané pour refuser le « monothélisme » (l'idée qu'il n'y aurait qu'une seule volonté en Christ) et pour poser le dogme (orthodoxe) qui donne deux volontés en Christ : le Christ est doté de sa volonté propre, qui n'est pas celle du Père, ni même celle de la divinité en Christ, mais celle du Christ homme.


Marc 14, 32-36
32 Ils allèrent ensuite dans un lieu appelé Gethsémané, et Jésus dit à ses disciples : Asseyez-vous ici, pendant que je prierai.
33 Il prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, et il commença à éprouver de la frayeur et des angoisses.
34 Il leur dit : Mon âme est triste jusqu’à la mort ; restez ici, et veillez.
35 Puis, ayant fait quelques pas en avant, il se jeta contre terre, et pria que, s’il était possible, cette heure s’éloignât de lui.
36 Il disait : Abba, Père, toutes choses te sont possibles, éloigne de moi cette coupe ! Toutefois, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux.


Luc 22, 41-44
41 Puis il s’éloigna d’eux à la distance d’environ un jet de pierre, et, s’étant mis à genoux, il pria,
42 disant : Père, si tu voulais éloigner de moi cette coupe ! Toutefois, que ma volonté ne se fasse pas, mais la tienne.
43 Alors un ange lui apparut du ciel, pour le fortifier.
44 Etant en agonie, il priait plus instamment, et sa sueur devint comme des grumeaux de sang, qui tombaient à terre.


Ainsi, sachant qu'une part de ce monde est déchéance et fruit de déchéance, la participation du Christ à la Création — « pour notre salut » — est participation mystérieuse au monde de la déchéance, ce qui se signifie en ce que le Christ est doté, outre la volonté divine incréée, d'une volonté créée, forcément distincte de la volonté divine.

Une pleine humanité donc, qui le conduit à une prière dans laquelle apparaît une lutte jusqu’à l’obéissance à Dieu pour recevoir une mort à laquelle il voudrait toutefois échapper, et donc une volonté du Christ qui se sépare, quant à son souhait, de la volonté du Père !

Cela correspond, dans les termes les plus tragiques, vécus dans toute leur intensité, à ce que dit 2 Corinthiens 5, 21 : « il a été fait péché pour nous » — sans pour autant commettre le péché, pas même en intention, mais selon l'ordre de sa participation à cette Création de péché — participation dont la marque est une volonté propre, dans la chair, et dans la volonté. Au point que lui qui n'a pas péché, prie avec nous les Psaumes portant nos confessions de péché et le Notre Père, demandant notre pardon. Solidarité totale avec nous : laisse faire ce qui est juste dit-il à Jean le Baptiste (Mt 3, 15) auquel il vient pour recevoir un baptême de repentance !

C'est ainsi que selon l’Épître Aux Hébreux, Jésus Christ est « élevé à la perfection par les souffrances » et devient pour les hommes (inscrits ainsi dans la postérité d’Abraham — Hé 2, 16) « le Prince de leur salut » : en soumettant sa volonté distincte de celle du Père (« que soit faite ta volonté et non la mienne ») ; ayant « appris, bien qu’il fût Fils, l’obéissance par les choses qu’il a souffertes » (Hé 5, 8).


RP
« Qui dites-vous que je suis ? »
Un parcours non-exhaustif de la perception de Jésus


Église protestante unie de France / Poitiers
Catéchisme pour adultes 2014-2015
Chaque 3e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 3e mardi à 20 h 30
3) 16 & 18 décembre 2014 - L'homme (PDF)


dimanche 14 décembre 2014

Quelle lumière ?




Matthieu 5, 14-16
14  « Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une hauteur ne peut être cachée.
15  Quand on allume une lampe, ce n’est pas pour la mettre sous le boisseau, mais sur son support, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison.
16  De même, que votre lumière brille aux yeux des hommes, pour qu’en voyant vos bonnes actions ils rendent gloire à votre Père qui est aux cieux. »

*

« Que votre lumière brille devant les humains afin qu’ils voient vos œuvres bonnes ». Quel rapport entre cette parole de Jésus et celle qu’il donne quelques versets plus loin (ch. 6, v. 1 sq.) : « gardez-vous de pratiquer votre justice devant les hommes, pour en être vus, autrement vous n'aurez pas de bénéfice auprès de votre Père qui est dans les cieux » ?

Dans l’une, Jésus invite ses disciples au secret ! « Gardez-vous de pratiquer votre justice pour être vus » — dans l'autre : « Que votre lumière brille devant tous »… Y aurait-il contradiction ? Il faut plutôt voir que les deux paroles s'expliquent l'une par l'autre.

Dans les deux cas Jésus invite à prendre au sérieux le message de la Bible. Pensons à ce que dit le Psaume 119, v. 11 : « Je serre ta promesse / ta parole dans mon cœur afin de ne pas pécher contre toi ». Et alors seulement ce qu’il attend de nous se produira, et se verra, sans qu’on le sache ou qu’on le veuille.

Autrement dit, il ne s’agit pas de faire voir une pratique religieuse particulière, qui au fond ne change rien à la situation du monde.

Une lampe est faite pour éclairer, la chose est claire. On ne la cache pas. Et la lumière vient de l’intérieur de la lampe. Comme la lumière de la parole de Dieu rayonne depuis le cœur qui la reçoit : « Je serre ta parole dans mon cœur ».

Le but n'est pas d'être remarqué par telle ou telle pratique. Tout le monde a certes bien repéré qui est qui par la différence des pratiques, voire rites, signes et gestes religieux. Mais ce n’est pas là ce que Dieu attend de nous. Il attend de nous que nous écoutions sa Parole, ses commandements, ses promesses, pour que l’image du Christ, la Lumière du monde, apparaisse en nous, qu’une vraie différence se fasse jour.

1) Jean 8, 12 : « Jésus [...] dit : Je suis la lumière du monde ; celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie. »
2) Jean 9, 5 : « Pendant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. »
3) Matthieu 5, 14 : « Vous êtes la lumière du monde. »

Le disciple du Christ ne se différencie pas par ses pratiques — Jésus avait les mêmes que les autres en Israël de son temps —, il se caractérise par son écoute de la Parole de Dieu et par ce qui en découle. C'est ainsi que l'on peut accueillir cette parole : « Que votre lumière brille aux yeux des hommes », pour qu’en voyant ce qui en transparaît, « ils rendent gloire à votre Père qui est aux cieux ».

RP, Poitiers, « Lumières de Bethléem », 14/12/14

lundi 8 décembre 2014

Mme Putiphar


Le Tintoret, Joseph et Mme Potiphar, 1555 env.


Genèse 39, 1- 20 (TOB)
1 Joseph étant descendu en Égypte, Putiphar, eunuque du Pharaon, le grand sommelier, un Égyptien, l'acquit des mains des Ismaélites qui l'y avaient amené.
2 Le Seigneur fut avec Joseph qui s'avéra un homme efficace. Il fut à demeure chez son maître l’Égyptien.
3 Celui-ci vit que le Seigneur était avec lui et qu'il faisait réussir entre ses mains tout ce qu'il entreprenait.
4 Joseph trouva grâce aux yeux de son maître qui l'attacha à son service. Il le prit pour majordome et lui mit tous ses biens entre les mains.
5 Or, dès qu'il l'eut préposé à sa maison et à tous ses biens, le Seigneur bénit la maison de l’Égyptien à cause de Joseph ; la bénédiction du Seigneur s'étendit à tous ses biens, dans sa maison comme dans ses champs.
6 Il laissa alors tous ses biens entre les mains de Joseph et, l'ayant près de lui, il ne s'occupait plus de rien sinon de la nourriture qu'il mangeait. Or Joseph était beau à voir et à regarder
7 et, après ces événements, la femme de son maître leva les yeux sur lui et lui dit : « Couche avec moi. »
8 Mais il refusa et dit à la femme de son maître : « Voici que mon maître m'a près de lui et ne s'occupe plus de rien dans la maison. Il a remis tous ses biens entre mes mains.
9 Dans cette maison même, il ne m'est pas supérieur et ne m'a privé de rien sinon de toi qui es sa femme. Comment pourrais-je commettre un si grand mal et pécher contre Dieu ? »
10 Chaque jour, elle parlait à Joseph de se coucher à côté d'elle et de s'unir à elle, mais il ne l'écoutait pas.
11 Or, le jour où il vint à la maison pour remplir son office sans qu'il s'y trouve aucun domestique,
12 elle le saisit par son vêtement en disant : « Couche avec moi ! » Il lui laissa son vêtement dans la main, prit la fuite et sortit de la maison.
13 Quand elle vit entre ses mains le vêtement qu'il lui avait laissé en s'enfuyant au-dehors,
14 elle appela ses domestiques et leur dit : « Ça ! On nous a amené un Hébreu pour s'amuser de nous ! Il est venu à moi pour coucher avec moi et j'ai appelé à grands cris.
15 Alors, dès qu'il m'a entendue élever la voix et appeler, il a laissé son vêtement à côté de moi, s'est enfui et est sorti de la maison. »
16 Elle déposa le vêtement de Joseph à côté d'elle jusqu'à ce que son mari revienne chez lui.
17 Elle lui tint le même langage en disant : « Il est venu à moi pour s'amuser de moi, cet esclave hébreu que tu nous as amené.
18 Dès que j'ai élevé la voix et appelé, il a laissé son vêtement à côté de moi et s'est enfui au-dehors. »
19 Quand le maître entendit ce que lui disait sa femme — « Voilà de quelle manière ton esclave a agi envers moi » —, il s'enflamma de colère.
20 Il fit saisir Joseph pour le mettre en forteresse, lieu de détention pour les prisonniers du roi.

*

L’épisode, dans un premier temps, ne vise en gros qu’à souligner que c’est malgré sa loyauté que Joseph se retrouvera emprisonné suite à la colère d’un maître ne considérant que la preuve que lui apporte sa femme, désormais animée d’un désir de vengeance envers l’esclave qui l’a éconduite, et qui ne correspond manifestement pas à celui de son désir rêvé. Preuve irréfutable donnée à son mari que le désir serait le fait de Joseph : il a oublié sa chemise…

Très tôt le thème a retenu les développements de toute une tradition concernant le désir de la dame. Ce donc, dès les commentaires juifs. C’est cela que reprendra l’islam, et notamment les courants qui ont développé la mystique amoureuse et la réflexion sur la mystique amoureuse : la lecture soufie (mystique musulmane) de ce thème issu de la Bible — tel que relu par la tradition talmudique et par la tradition juive apocryphe, héritées dans le Coran.

Il s’agit des tiraillements — disons — amoureux, de celle qui est dans la Bible Mme Putiphar, à l’égard de l’Hébreu Joseph. La Bible ne la nomme pas. La mystique arabe l’appelle Zoleïkhâ. Dans la Bible, cette dame, épouse du maître de Joseph devenu esclave, se met à le désirer, au point que pour ne pas succomber à ses avances, Joseph est contraint d’abandonner sa chemise entre les mains de la dame brûlant de désir. Joseph entend en effet rester loyal à l’égard de son maître.

*

Un connaisseur du soufisme, Christian Jambet, explique un roman que développe en persan à partir du thème de Yusûf et Zoleikhâ le mystique Abd Ar-Rahmân Jâmî au XVème siècle (cf. Christian Jambet, Le caché et l’apparent, Paris, L’Herne, 2003, p. 101-122).

Zoleikhâ bénéficie des faveurs d’un homme brillant, le Putiphar de la Bible, qui peut même lui payer le luxe de l’achat d’esclaves, dont le bel adolescent Joseph — Yusûf dans le monde arabe. Esclave, Yusûf ne brille pas par son statut, contrairement au mari de Zoleikhâ ! Zoleikhâ veut autre chose : de meilleurs gènes pressentis peut-être, un désir de nouveauté, voire de vigueur, admettons, en alternative à un mari chez qui l’âge et la lassitude rendent « la sauterelle pesante et la câpre laborieuse » (pour le dire dans les termes de l’Ecclésiaste — ch. 11) — écho de la Bible présentant Putiphar comme un eunuque (Gn 39, v. 1) ?… (Rester prudent avec ce terme, qui dans la Bible ne désigne peut-être que la consécration à un service royal, et pas la castration... Sinon, pourquoi une épouse ?)

On sait que ce que demande Zoleikhâ à Yusûf correspond à un service qui était parfois demandé aux esclaves ; et que Joseph, dans la Bible, refuse par loyauté, mais aussi, ne se sentant pas esclave, par un sens aigu de sa dignité — conviction récurrente dans le cycle biblique le concernant.

Mais rien de tout cela dans le mythe musulman que développe Abd Ar-Rahmân Jâmî. Ici c’est en songe que Yusûf est apparu à Zoleikhâ, bien avant qu’il ne soit vendu comme esclave par ses frères. C’est en songe qu’il se présente alors à elle comme Premier ministre, ce qu’il deviendra, selon la Bible, mais bien plus tard. C’est sur la base de cette confusion onirique que Zoleikhâ épouse son mari Putiphar, alors effectivement Premier ministre. On reconnaît dans ces confusions oniriques, une thématique proche de celle de Tristan et Iseult. Où l’on trouve le désir d’un autre rêvé, ne correspondant évidemment pas à l’être réel.

Comme pour les amants celtiques Tristan et Iseult, l’amour pour le beau jeune homme, Yusûf, a un fondement dans l’éternité que sa beauté signifie avant qu’elle ne soit enfouie dans — j’allais dire — le lieu corporel qu’illustre sa descente dans la fameuse fosse où le déposent ses frères et qui annonce ses enfouissements ultérieurs dans l’esclavage et la prison.

C’est ce signe d’éternité préalable qu’a perçu Zoleikhâ : un signe d’éternité pointé par la beauté. Et sachant que le Premier ministre qu’elle a épousé n’est pas le bel adolescent de son rêve prophétique, elle commence à dépérir : « sa beauté se fane, son âme tombe dans le désespoir, elle maigrit, sa taille est près de se briser », écrit Christian Jambet (p. 105). Bref, elle vieillit. Où l’on perçoit bien, ici, l’insuffisance de la lecture triviale qui lui ferait préférer le jeune Yusûf à un mari vieillissant.

C’est sa beauté à elle qui s’estompe, pour une raison qu’ignore évidemment son raisonnable de mari (qui n’a donc, lui, aucune raison de perdre sa santé) ; sa beauté s’estompe parce qu’elle a perdu la source de cette beauté telle qu’elle en a eu la vision en songe : Yusûf comme fontaine de jouvence, et signe de Dieu.

Voilà qui nous transporte vers d’autres interprétations possibles du pouvoir de fascination des jeunes naïades et autres éphèbes publicitaires et télévisés. Fascination comme fruit d’une nostalgie d’une Beauté idéelle demeurée au ciel des Idées et perdue aux corps des naïades et des Joseph qui déjà donnent les signes du flétrissement annonciateur des maisons de retraite. Le beau fruit en plein mûrissement… Destin d’un fruit : il mûrit, pourrit et tombe.

« Zoleikhâ retrouve sa beauté, sa jeunesse, sa joie de vivre, au moment précis où elle pense succomber à la mort », nous dit Christian Jambet (p. 105), qui poursuit : « En l’union extatique, elle s’identifie à Joseph […]. On ne sait plus qui est Joseph, qui est Zoleikhâ, comme si c’était Joseph qui se sauvait lui-même dans l’épreuve de Zoleikhâ, et dans l’identité d’amour de l’amante et de l’aimé ».

Où l’on rejoint le soufi andalou du XIIème siècle, Ibn ‘Arabi de Murcie (1165-1240), musulman espagnol qui dans la lignée des fidèles d’Amour proclame qu’ « avant que le monde soit, Dieu est l’Amour, l’Amant et l’Aimé. » Mais qui a saisi ce dévoilement, dont la beauté de la jeunesse est le signe, ne s’arrêtera pas au fruit mûrissant, pourrissant déjà, qui en a recueilli les traces. La résurrection de Zoleikhâ n’est évidemment pas sans le dépouillement de ses oripeaux corporels.

La nostalgie de la splendeur perdue dont Joseph donnait le signe et dont le temps de l’oubli avait trempé ses oripeaux alors nouveaux, illustrés par sa chemise abandonnée, a vu cette chemise dégoûter lentement de la Beauté qui l’imprégnait antan, la constituait. Pour qui s’attache à la chemise, les lendemains déchantent, déchanteront toujours, accompagnant l’amer désir de capturer l’autre, de lui imposer mainmise.

*

Sous peine de n’être que larmes, la nostalgie devient alors signe. Aussi la nostalgie en question ne renvoie pas à un temps jadis de fraîcheur des chairs juvéniles, mais à un outre-temps, en constante déperdition en ce temps-ci.

Dans les interstices du flétrissement promis vers lequel nous sommes plongés dès la précipitation de la naissance, prend place ce discernement qui renaît du regard d’amour — à même de concevoir le paradoxe du pacte du quotidien ! Qui reconnaît à l’autre qu’il est autre, qu’il est libre de l’être, jusqu’en son quotidien le plus trivial et fatigué.

Quelque chose de la Beauté perdue qui l’a fondée demeure au cœur de l’être de Zoleikhâ.

Dans le miroir du regard de l’un vers l’autre — l’œil fenêtre de l’âme — a émergé irréfutablement quelque chose qui va bien au-delà des formes généreuses et des courbes harmonieuses d’antan, quelque chose qui demeure au-delà de l’oubli.

*

Revenons à la passion et à son sens réel, à savoir un sens de l’ordre du religieux ! L’idéal n’est pas dans le vis-à-vis mais dans l’inaccessible que le vis-à-vis de l’autre signifie et cache : il est en Dieu, qui est au-delà même de l’idéal.

« Celui qui aime, garde son secret, reste chaste, et meurt d’amour, celui-là meurt martyr », dit un hadith en lien avec ces mythes. Il est bien question, en effet, d’un rapprochement de l’amour mystique et de l’amour « humain ». Car l’amour pour Dieu, cet amour que souffrent les mystiques, rapproche de la souffrance de l’amour inabouti de l’amant pour l’aimée.

Tout le problème est précisément celui de la relation entre cet amour, humain, et l’amour porté à Dieu — les soufis parlent d’un dévoilement de Dieu à lui-même, le regard de Dieu sur lui-même, dans le regard de l’amant humain pour l’être humain objet de son amour.

C’est aussi dans cette tradition que se situe Ibn ‘Arabi quand il enseigne que c’est Dieu « qui se manifeste à tout être aimé et au regard de tout amant. Il n’y a ainsi qu’un seul Amant dans l’Existence universelle (et c’est Dieu) de telle sorte que le monde tout entier est amant et aimé ». (Ibn ‘Arabi, Traité de l’amour, trad. M. Gloton, Albin Michel, 1986, p. 59. Cf. aussi Rûzbehân Baqlî Shirazi, Jasmin des fidèles d’amour, trad. H. Corbin, Verdier, 1991.)

Voilà un dévoilement décisif pour ne pas tenter de posséder l’autre : ce n’est pas lui qui réalise l’idéal qu’il nous a permis d’entrevoir : lui, il faut donc le laisser être ce qu’il est.

Voilà une mystique de l’amour qui fleurissait chez les soufis, et qui est au moins une des sources de l’amour courtois. Le philosophe catalan des XIIIe-XIVe siècles Raymond Lulle n’hésitera pas à revendiquer l’influence soufie en exergue de son Livre de l’Ami et de l’Aimé.

Amour courtois en Occident, troubadours donc. Analysant le mythe courtois de Tristan et Iseult, Denis de Rougemont (L’amour et l’Occident, Paris, Plon/U.G.E. – coll. 10/18, 1972) remarque que l’amour de Tristan pour Iseult, et réciproquement, n’est jamais que recherche de l’impossible, recherche narcissique de soi à l’occasion de l’autre.

Dans l’étude de Denis de Rougemont, ce narcissisme, névrotique, débouche sur la rencontre de soi dans la mort, seule recherchée finalement dans l’autre rendu inaccessible. Par la passion, pour une sorte d’union mystique.

Dans ce carrefour de civilisation, qui va de l’Espagne musulmane à l’Europe courtoise, l’on est désormais au fait à la fois de la splendeur de Dieu et par là-même de son inaccessibilité, et de ce qu’elle renvoie finalement à celle de l’Autre, et de l’autre humain également, mais que l’autre ne se confond pas avec ce qu’il a permis de percevoir. L’Autre est dévoilement pour chacun de son propre infini en Dieu, et donc son propre abîme — intuition de ce que dira le freudisme quant à ce que le fantasme, moteur du désir, ne peut, pour cela-même, être assouvi.

*

Kierkegaard l’a exprimé au plus précis, concernant « le jeune homme » de La reprise : « la jeune fille n’était pas aimée ; elle était l’occasion, pour le poétique de s’éveiller en lui ». C’est pourquoi,… ment-il (en toute sincérité !) qu’ « il ne pouvait aimer qu’elle [...] ; et pourtant, il ne pouvait que languir auprès d’elle, continuellement » (Kierkegaard, La reprise, Paris, Flammarion, coll. GF, 1990, p.73-74). Auprès ou, sans doute mieux, au loin. Pensons ici au troubadour médiéval Jaufré Rudel, vouant un culte exalté, sur simple ouï-dire, à la Beauté d’une Dame syrienne, Dame qu’il n’a jamais vue !

L’amour s’adresse-t-il en effet à celle que l’on dit exaltée, à la dame concrète, quand son poète devine, au fond, désirer surtout éviter sa vraie rencontre ? L’amour ne se signifiera que dans un engagement concret, charnel, quotidien, qui précisément, est la ruine de la quête de l’inaccessible. Libérant de la tentation vaine de posséder l’autre inaccessible, il se traduit simplement en engagement concret propre à laisser l’autre libre d’être ce qu’il est.


RP (extrait de : source)
Du féminin et de quelques
figures féminines dans la Bible


Église protestante unie de France / Poitiers
Etude biblique 2014-2015
Chaque 2e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 2e mardi à 20 h 30
3) 9 & 11 décembre 2014 - Mme Putiphar (PDF)


lundi 17 novembre 2014

Le Préexistant




Le Christ, le Ressuscité — « premier né d'entre les morts » (Col 1, 18) — est reçu dans le Nouveau Testament comme préexistant, c'est-à-dire comme existant avant ce temps, avant la Création du monde — « tout a été créé par lui, dans les cieux et sur la terre, les choses visibles et les choses invisibles » (Col 1, 16).

Colossiens 1
15 Il est l'image du Dieu invisible, le premier-né de toute création ;
16 car c'est en lui que tout a été créé dans les cieux et sur la terre, le visible et l'invisible, trônes, seigneuries, principats, autorités ; tout a été créé par lui et pour lui ;
17 lui, il est avant tout, et c'est en lui que tout se tient ;
18 lui, il est la tête du corps — qui est l’Église. Il est le commencement, le premier-né d'entre les morts, afin d'être en tout le premier.
19 Car il a plu à Dieu de faire habiter en lui toute plénitude
20 et, par lui, de tout réconcilier avec lui-même, aussi bien ce qui est sur la terre que ce qui est dans les cieux, en faisant la paix par lui, par le sang de sa croix.



Le Prologue de Jean le reçoit comme la Parole créatrice de la Genèse en vis-à-vis de Dieu — parallèle à « l’image de Dieu » de l’épître aux Colossiens (v.1). Le grec reprend les mots de la Bible de LXX dans les Genèse : en arkhe — au commencement —, logos — parole, raison — pour parler de la précédence de cette parole par rapport au temps : « la Parole était Dieu », Le symbole de Nicée-Constantinople rendra cette affirmation par « de même essence » que le Père.

Jean 1
1 Au commencement était la Parole ; la Parole était auprès de Dieu ; la Parole était Dieu.
2 Elle était au commencement auprès de Dieu.
3 Tout est venu à l'existence par elle, et rien n'est venu à l'existence sans elle. Ce qui est venu à l'existence
4 en elle était vie, et la vie était la lumière des humains.
5 La lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres n'ont pas pu la saisir.
[...]
9 La Parole était la vraie lumière, celle qui éclaire tout humain ; elle venait dans le monde.
10 Elle était dans le monde, et le monde est venu à l'existence par elle, mais le monde ne l'a jamais connue.
11 Elle est venue chez elle, et les siens ne l'ont pas accueillie ;
12 mais à tous ceux qui l'ont reçue, elle a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu — à ceux qui mettent leur foi en son nom.
13 Ceux-là sont nés, non pas du sang, ni d'une volonté de chair, ni d'une volonté d'homme, mais de Dieu.
14 La Parole est devenue chair ; elle a fait sa demeure parmi nous, et nous avons vu sa gloire, une gloire de Fils unique issu du Père ; elle était pleine de grâce et de vérité.



Selon le même évangile de Jean, Jésus affirme sa propre éternité préexistante : « Jésus leur dit : En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu’Abraham fût, je suis. » (Jean 8, 58)

Le « devenir chair » (Jn 1, 14) de cette parole rejoint la notion de préexistence du Ressuscité de l'épître aux Colossiens, le Ressuscité étant celui qui a pris chair dans le temps. Cela renvoie à l'idée de préexistence telle qu'elle est connue par ailleurs à l'époque du Nouveau Testament, relevant d'un enracinement de la créature dans la pensée de Dieu avant qu'elle ne soit produite dans notre temps. C'est ainsi que la parole éternelle et incréée, image éternelle de Dieu créatrice de toutes choses, est déjà manifestée avant le temps comme « premier-né de toute création » (Col 1, 15) : cela est dévoilé dans la résurrection, qui parle donc aussi, outre sa préexistence éternel, comme Dieu auprès de Dieu, d'une préexistence du Christ comme appelé à devenir chair, comme créature humaine donc.


Ce monde préexistant où il es question de Fils de l'Homme qui est dans les cieux — auquel le Christ est identifié dans le Nouveau Testament — apparaît dans la Bible hébraïque, notamment au livre de Daniel (cf. aussi Ezéchiel). (Cf. Daniel Boyarin, Le Christ juif, éd. du Cerf, 2013))

Daniel 10
5 Levant les yeux, je vis un homme vêtu de lin avec une ceinture d'or d'Ouphaz autour des reins.
6 Son corps était comme de chrysolithe, son visage comme l'aspect de l'éclair, ses yeux comme un feu flamboyant, ses bras et ses jambes comme l'éclat du bronze poli, et sa voix comme un tumulte.
7 Moi, Daniel, je vis seul la vision ; les hommes qui étaient avec moi ne virent pas la vision, mais ils furent saisis d'une grande frayeur et s'enfuirent pour se cacher.
8 Je restai, moi seul, et je vis cette grande vision ; les forces me manquèrent, mon visage pâlit et fut décomposé, et je n'eus plus aucune force.
9 J'entendis sa voix ; et comme j'entendais sa voix, je fus frappé de torpeur, face contre terre.
10 Alors une main me toucha et me mit, tout tremblant, sur mes genoux et sur mes mains.
11 Puis il me dit : Daniel, homme bien-aimé, sois attentif aux paroles que je vais te dire, et tiens-toi debout à la place où tu es ; car je suis maintenant envoyé vers toi. Lorsqu’il m’eut ainsi parlé, je me tins debout en tremblant.
12 Il me dit : Daniel, ne crains rien ; car dès le premier jour où tu as eu à cœur de comprendre, et de t’humilier devant ton Dieu, tes paroles ont été entendues, et c’est à cause de tes paroles que je viens.
13 Le chef du royaume de Perse m’a résisté vingt et un jours ; mais voici, Micaël, l’un des principaux chefs, est venu à mon secours, et je suis demeuré là auprès des rois de Perse.
14 Je viens maintenant pour te faire connaître ce qui doit arriver à ton peuple dans la suite des temps ; car la vision concerne encore ces temps-là.
15 Tandis qu’il m’adressait ces paroles, je dirigeai mes regards vers la terre, et je gardai le silence.
16 Et voici, quelqu’un qui avait l’apparence des fils de l’homme toucha mes lèvres. J’ouvris la bouche, je parlai, et je dis à celui qui se tenait devant moi : Mon seigneur, la vision m’a rempli d’effroi, et j’ai perdu toute vigueur.



Apparaît ici un monde préexistant... un monde angélique dont participe l'humain et notamment cette figure du Fils de l'Homme auquel Jésus s'identifie dans le Nouveau Testament. L’Apocalypse suggère cette préexistence jusqu'en toute la réalité de son vécu dans le temps, envisageant l'éternité de l'événement de la croix, proche de ce que l’apparition du Ressuscité à Thomas (Jean 20), nous en montre les plaies. Selon une lecture possible du texte, « l'agneau de Dieu » est « immolé depuis la fondation du monde ».

Apocalypse 13, 8
Tous les habitants de la terre, ceux dont le nom n'a pas été inscrit sur le livre de la vie de l'agneau immolé depuis la fondation du monde, se prosterneront devant elle [la bête].


La théologie chrétienne de l'Antiquité — avec notamment le théologien Origène (IIe IIIe s.) — , rejoignant une idée juive et grecque, considère que tous les êtres humains participent de cette préexistence comme créatures. Cette théologie trouve des enracinements possibles dans le Nouveau Testament.

Romains 8
29 Ceux qu'il a connus d'avance, il les a aussi destinés d'avance à être configurés à l'image de son Fils, pour qu'il soit le premier-né d'une multitude de frères.
30 Et ceux qu'il a destinés d'avance, il les a aussi appelés ; ceux qu'il a appelés, il les a aussi justifiés ; et ceux qu'il a justifiés, il les a aussi glorifiés.


Éphésiens 1
4 Avant la création du monde, Dieu nous a choisis dans le Christ pour que nous soyons saints et sans défaut devant ses yeux. Dieu nous aime
5 et, depuis toujours, il a voulu que nous devenions ses fils par Jésus-Christ. Il a voulu cela dans sa bonté.



Ici, le Christ préexistant auquel nous sommes assimilés par la foi nous fait accéder au statut de créatures préexistant avant la Création du monde dans la pensée de Dieu.


RP
« Qui dites-vous que je suis ? »
Un parcours non-exhaustif de la perception de Jésus


Église protestante unie de France / Poitiers
Catéchisme pour adultes 2014-2015
Chaque 3e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 3e mardi à 20 h 30
2) 18 et 20 novembre - Le Préexistant (PDF)


lundi 10 novembre 2014

Sarah ; Rébecca ; Léa et Rachel (vs Lilith)



Genèse 11
29 Abram et Nachor prirent des femmes: le nom de la femme d’Abram était Saraï, et le nom de la femme de Nachor était Milca, fille d’Haran, père de Milca et père de Jisca.
30 Saraï était stérile : elle n’avait point d’enfants.
31 Térach prit Abram, son fils, et Lot, fils d’Haran, fils de son fils, et Saraï, sa belle-fille, femme d’Abram, son fils. Ils sortirent ensemble d’Ur en Chaldée, pour aller au pays de Canaan. Ils vinrent jusqu’à Charan, et ils y habitèrent.

Genèse 12
5 Abram prit Saraï, sa femme, et Lot, fils de son frère, avec tous les biens qu’ils possédaient et les serviteurs qu’ils avaient acquis à Charan. Ils partirent pour aller dans le pays de Canaan, et ils arrivèrent au pays de Canaan. [...]
11 Comme il était près d’entrer en Égypte, il dit à Saraï, sa femme : Voici, je sais que tu es une femme belle de figure.
12 Quand les Égyptiens te verront, ils diront : C’est sa femme ! Et ils me tueront, et te laisseront la vie.
13 Dis, je te prie, que tu es ma sœur, afin que je sois bien traité à cause de toi, et que mon âme vive grâce à toi.
14 Lorsque Abram fut arrivé en Égypte, les Égyptiens virent que la femme était fort belle.
15 Les grands de Pharaon la virent aussi et la vantèrent à Pharaon ; et la femme fut emmenée dans la maison de Pharaon.
16 Il traita bien Abram à cause d’elle ; et Abram reçut des brebis, des bœufs, des ânes, des serviteurs et des servantes, des ânesses, et des chameaux.
17 Mais l’Éternel frappa de grandes plaies Pharaon et sa maison, au sujet de Saraï, femme d’Abram.

Genèse 16
1 Saraï, femme d’Abram, ne lui avait point donné d’enfants. Elle avait une servante Egyptienne, nommée Agar.
2 Et Saraï dit à Abram : Voici, l’Éternel m’a rendue stérile ; viens, je te prie, vers ma servante ; peut-être aurai-je par elle des enfants. Abram écouta la voix de Saraï.
3 Alors Saraï, femme d’Abram, prit Agar, l’Égyptienne, sa servante, et la donna pour femme à Abram, son mari, après qu’Abram eut habité dix années dans le pays de Canaan.
4 Il alla vers Agar, et elle devint enceinte. Quand elle se vit enceinte, elle regarda sa maîtresse avec mépris.
5 Et Saraï dit à Abram : L’outrage qui m’est fait retombe sur toi. J’ai mis ma servante dans ton sein ; et, quand elle a vu qu’elle était enceinte, elle m’a regardée avec mépris. Que l’Éternel soit juge entre moi et toi !
6 Abram répondit à Saraï : Voici, ta servante est en ton pouvoir, agis à son égard comme tu le trouveras bon. Alors Saraï la maltraita ; et Agar s’enfuit loin d’elle.

Genèse 17
15 Dieu dit à Abraham : Tu ne donneras plus à Saraï, ta femme, le nom de Saraï ; mais son nom sera Sara.
16 Je la bénirai, et je te donnerai d’elle un fils ; je la bénirai, et elle deviendra des nations ; des rois de peuples sortiront d’elle.
17 Abraham tomba sur sa face ; il rit, et dit en son cœur : Naîtrait-il un fils à un homme de cent ans ? et Sara, âgée de quatre-vingt-dix ans, enfanterait-elle ?
18 Et Abraham dit à Dieu : Oh ! qu’Ismaël vive devant ta face !
19 Dieu dit : Certainement Sara, ta femme, t’enfantera un fils ; et tu l’appelleras du nom d’Isaac. J’établirai mon alliance avec lui comme une alliance perpétuelle pour sa postérité après lui.

Genèse 18
1 L’Éternel lui apparut parmi les chênes de Mamré, comme il était assis à l’entrée de sa tente, pendant la chaleur du jour.
2 Il leva les yeux, et regarda : et voici, trois hommes étaient debout près de lui. Quand il les vit, il courut au-devant d’eux, depuis l’entrée de sa tente, et se prosterna en terre.
3 Et il dit : Seigneur, si j’ai trouvé grâce à tes yeux, ne passe point, je te prie, loin de ton serviteur.
4 Permettez qu’on apporte un peu d’eau, pour vous laver les pieds ; et reposez-vous sous cet arbre.
[...]
9 Alors ils lui dirent : Où est Sara, ta femme ? Il répondit : Elle est là, dans la tente.
10 L’un d’entre eux dit : Je reviendrai vers toi à cette même époque ; et voici, Sara, ta femme, aura un fils. Sara écoutait à l’entrée de la tente, qui était derrière lui.
11 Abraham et Sara étaient vieux, avancés en âge : et Sara ne pouvait plus espérer avoir des enfants.
12 Elle rit en elle-même, en disant : Maintenant que je suis vieille, aurais-je encore des désirs ? Mon seigneur aussi est vieux.
13 L’Eternel dit à Abraham : Pourquoi donc Sara a-t-elle ri, en disant: Est-ce que vraiment j’aurais un enfant, moi qui suis vieille ?
14 Y a-t-il rien qui soit étonnant de la part de l’Éternel ? Au temps fixé je reviendrai vers toi, à cette même époque ; et Sara aura un fils.

Genèse 20
2 Abraham disait de Sara, sa femme : C’est ma sœur. Abimélec, roi de Guérar, fit enlever Sara. [...]
13 Lorsque Dieu me fit errer loin de la maison de mon père, je dis à Sara : Voici la grâce que tu me feras ; dans tous les lieux où nous irons, dis de moi : C’est mon frère.
14 Abimélec prit des brebis et des bœufs, des serviteurs et des servantes, et les donna à Abraham ; et il lui rendit Sara, sa femme. [...]
16 Et il dit à Sara : Voici, je donne à ton frère mille pièces d’argent ; cela te sera un voile sur les yeux pour tous ceux qui sont avec toi, et auprès de tous tu seras justifiée.
18 Car l’Éternel avait frappé de stérilité toute la maison d’Abimélec, à cause de Sara, femme d’Abraham.

Genèse 21
1 L’Éternel se souvint de ce qu’il avait dit à Sara, et l’Éternel accomplit pour Sara ce qu’il avait promis.
2 Sara devint enceinte, et elle enfanta un fils à Abraham dans sa vieillesse, au temps fixé dont Dieu lui avait parlé.
3 Abraham donna le nom d’Isaac au fils qui lui était né, que Sara lui avait enfanté. [...]
6 Et Sara dit : Dieu m’a fait un sujet de rire ; quiconque l’apprendra rira de moi.
7 Elle ajouta : Qui aurait dit à Abraham: Sara allaitera des enfants ? Cependant je lui ai enfanté un fils dans sa vieillesse. [...]
12 [...] Accorde à Sara tout ce qu’elle te demandera ; car c’est d’Isaac que sortira une postérité qui te sera propre.

Genèse 23
1 La vie de Sara fut de cent vingt-sept ans : telles sont les années de la vie de Sara.
2 Sara mourut à Kirjath-Arba, qui est Hébron, dans le pays de Canaan ; et Abraham vint pour mener deuil sur Sara et pour la pleurer.
19 Après cela, Abraham enterra Sara, sa femme, dans la caverne du champ de Macpéla, vis-à-vis de Mamré, qui est Hébron, dans le pays de Canaan.

Genèse 24
1 Abraham était vieux, avancé en âge ; et l’Éternel avait béni Abraham en toute chose.
2 Abraham dit à son serviteur, le plus ancien de sa maison, l’intendant de tous ses biens : Mets, je te prie, ta main sous ma cuisse ;
3 et je te ferai jurer par l’Éternel, le Dieu du ciel et le Dieu de la terre, de ne pas prendre pour mon fils une femme parmi les filles des Cananéens au milieu desquels j’habite,
4 mais d’aller dans mon pays et dans ma patrie prendre une femme pour mon fils Isaac.
[...]
59 Et ils laissèrent partir Rebecca, leur sœur, et sa nourrice, avec le serviteur d’Abraham et ses gens.
60 Ils bénirent Rebecca, et lui dirent: O notre sœur, puisses-tu devenir des milliers de myriades, et que ta postérité possède la porte de ses ennemis !
61 Rebecca se leva, avec ses servantes ; elles montèrent sur les chameaux, et suivirent l’homme. Et le serviteur emmena Rebecca, et partit. [...]
63 Un soir qu’Isaac était sorti pour méditer dans les champs, il leva les yeux, et regarda ; et voici, des chameaux arrivaient.
64 Rebecca leva aussi les yeux, vit Isaac, et descendit de son chameau.
65 Elle dit au serviteur : Qui est cet homme, qui vient dans les champs à notre rencontre ? Et le serviteur répondit: C’est mon seigneur. Alors elle prit son voile, et se couvrit.
66 Le serviteur raconta à Isaac toutes les choses qu’il avait faites.
67 Isaac conduisit Rebecca dans la tente de Sara, sa mère ; il prit Rebecca, qui devint sa femme, et il l’aima. Ainsi fut consolé Isaac, après avoir perdu sa mère.

Genèse 29
10 Lorsque Jacob vit Rachel, fille de Laban, frère de sa mère, et le troupeau de Laban, frère de sa mère, il s’approcha, roula la pierre de dessus l’ouverture du puits, et abreuva le troupeau de Laban, frère de sa mère.
11 Et Jacob embrassa Rachel, il éleva la voix et pleura. [...]
16 Or, Laban avait deux filles : l’aînée s’appelait Léa, et la cadette Rachel.
17 Léa avait les yeux délicats ; mais Rachel était belle de taille et belle de figure.
18 Jacob aimait Rachel, et il dit : Je te servirai sept ans pour Rachel, ta fille cadette.
19 Et Laban dit : J’aime mieux te la donner que de la donner à un autre homme. Reste chez moi !
20 Ainsi Jacob servit sept années pour Rachel : et elles furent à ses yeux comme quelques jours, parce qu’il l’aimait.
21 Ensuite Jacob dit à Laban : Donne-moi ma femme, car mon temps est accompli : et j’irai vers elle.
22 Laban réunit tous les gens du lieu, et fit un festin.
23 Le soir, il prit Léa, sa fille, et l’amena vers Jacob, qui s’approcha d’elle.
24 Et Laban donna pour servante à Léa, sa fille, Zilpa, sa servante.
25 Le lendemain matin, voilà que c’était Léa. Alors Jacob dit à Laban : Qu’est-ce que tu m’as fait ? N’est-ce pas pour Rachel que j’ai servi chez toi ? Pourquoi m’as-tu trompé ?
26 Laban dit : Ce n’est point la coutume dans ce lieu de donner la cadette avant l’aînée.
27 Achève la semaine avec celle-ci, et nous te donnerons aussi l’autre pour le service que tu feras encore chez moi pendant sept nouvelles années.
28 Jacob fit ainsi, et il acheva la semaine avec Léa ; puis Laban lui donna pour femme Rachel, sa fille.
29 Et Laban donna pour servante à Rachel, sa fille, Bilha, sa servante.
30 Jacob alla aussi vers Rachel, qu’il aimait plus que Léa ; et il servit encore chez Laban pendant sept nouvelles années.
31 L’Éternel vit que Léa n’était pas aimée ; et il la rendit féconde,

Genèse 49:31 Là [dans la caverne de Macpéla] on a enterré Abraham et Sara, sa femme ; là on a enterré Isaac et Rebecca, sa femme ; et là j’ai enterré Léa.

*

Au delà de la trivialité qui apparaît là, celle d'une vie matrimoniale chargée d'aléas, avec des femmes vouées à « servir leur seigneur » dans le cadre d'une réalité qui oblitère aisément désir et passion, désir et passion n'en transparaissent pas moins, notamment avec la figure de Rachel. Une autre réalité, qui travaille l’âme et l'inconscient, et qui donne naissance à une autre figure de la féminité, une féminité rêvée, mythique, où se rejoignent aspiration des femmes et crainte des hommes. Figure éminente, au nom ignoré de la Bible (sauf un verset d' Esaïe), Lilith...

Lilith, absente du récit de la Genèse, première femme d'Adam dans les traditions juives, est porteuse de ce qui fait le côté obscur de la féminité aux yeux de plusieurs : rébellion face à l'autorité, sexualité active, désir de liberté... "Je suis la première Eve. L’autre ne fut que l’ombre de toi-même, car tu pris peur homme !" (Alice Yvernat, "Reflets Éternels", in Lilith et ses sœurs)

Le nom de Lilith n’apparaît, désignant une figure de spectre nocturne, que dans un seul verset de la Bible hébraïque, au livre du prophète Esaïe (ch. 34, v. 14)...

Esaïe 34
9 Les oueds d'Edom seront changés en goudron et sa poussière en soufre ; sa terre sera comme du goudron qui brûle.
10 Elle ne s'éteindra ni la nuit, ni le jour, la fumée s'en élèvera toujours ; elle restera en ruine de génération en génération, à tout jamais personne n'y passera.
11 Le pélican et le hérisson en prendront possession. La chouette et le corbeau y demeureront. On y tendra le cordeau du chaos et le niveau du vide.
12 Ses notables ne seront plus là pour proclamer un roi, tous ses princes ne seront plus.
13 Les épines pousseront dans ses palais, les orties et les ajoncs dans ses forteresses ; ce sera le domaine des chacals, un emplacement pour les autruches.
14 Les habitants du désert y rencontreront les hyènes, et les boucs s'y appelleront les uns les autres ; là le spectre de la nuit [Lilith] séjournera tranquille, il trouvera son lieu de repos...

« Dans ce passage, Lilith fait partie des douze bêtes sauvages qui envahiront le pays dévasté d’Édom [...]. L’Encyclopédie du judaïsme nous la décrit comme "un démon femelle" qui serait le second personnage du trio démoniaque assyrien Lilu, Lilit et Ardat Lilit. »

Le décalage entre Genèse 1 et Genèse 2 originerait le mythe supposant Lilith comme première femme d'Adam, antérieure à Ève. Adam s’écrie à la découverte d'Eve : « Voici cette fois celle qui est os de mes os et chair de ma chair ! » (Gn 2, 23). Y a t-il eu une autre fois ?

« Lilith étoit, disent les rabbins, la première femme d’Adam qui se sépara de son mari ; et ne voulut plus retourner avec lui, quoique Dieu lui eût envoyé deux anges pour l’y contraindre. [...] Isaïe (XXXIV.14) fait mention de Lilith et saint Jérôme la traduit par Lamia, et les Septante par Onocentaure. Nous croyons que ce terme signifie un oiseau nocturne, et de mauvaise augure [...]. Lilith en hébreu signifie la nuit. » (Dictionnaire historique de la Bible d'Augustin Calmet, 1722).

Trace allusive au Psaume 91, v. 5-6 ? « Tu ne craindras ni les terreurs de la nuit, Ni la flèche qui vole de jour, Ni la peste qui marche dans les ténèbres, Ni la contagion qui frappe en plein midi ».

Ou en Proverbes 2, 16-19 ? « Pour te sauver de la femme étrangère, de l’étrangère qui use de paroles flatteuses, qui abandonne le guide de sa jeunesse, et qui a oublié l’alliance de son Dieu ; – car sa maison penche vers la mort, et ses chemins vers les trépassés : aucun de ceux qui entrent auprès d’elle ne revient ni n’atteint les sentiers de la vie ».

Au fond, « [...] Elle est l’incarnation de l’Éros perturbé, quand l’homme est séparé de sa partie féminine extériorisée, et qu’il voit devant lui. Avant elle faisait partie de lui, l’Adam androgyne. Donc à partir de là, la plainte de Lilith, dans la tradition, qui se défend parfaitement : qu’aviez-vous à me reprocher ? Je suis aussi divine qu’Adam. J’ai été créée en même temps. Je suis du Feu, et ce Feu m’a été donné à l’incarnation, à la naissance, au moment de la création humaine ». (A.D. Grad).

« Pourquoi devrais-je être sous toi ? » demanda-t-elle à Adam, « J’ai été créée de la poussière, et suis par conséquent ton égale. »

« C’est l’homme qui reçoit une tache à chaque nouvelle lune. Car Lilith ne le laisse jamais en paix, mais à chaque nouvelle lune elle vient visiter tous ceux qu’elle a emmenés et elle joue avec eux ; c’est à ce moment que l’homme reçoit la tache ». (Zohar)

« Au delà de l’image misogyne habituelle, on découvre en fait une femme libre, indépendante, refusant l’ordre établi [...], une révélatrice de nos pulsions les plus enfouies. »

(En italique ci-dessus, des extraits de l'article de Spartakus FreeMann, "Lilith au sein du mysticisme juif". Voir aussi l'article de Vanessa Rousseau, "Lilith, une androgynie oubliée".)


RP
Du féminin et de quelques
figures féminines dans la Bible


Église protestante unie de France / Poitiers
Etude biblique 2014-2015
Chaque 2e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 2e mardi à 20 h 30
2) 11 & 13 novembre 2014 - Sarah ; Rébecca ; Léa et Rachel (vs Lilith) (PDF)

lundi 20 octobre 2014

Le Ressuscité




Tout (re)commence là, autour d'un tombeau vide : Après le sabbat, au commencement du premier jour de la semaine, Marie de Magdala et l’autre Marie vinrent voir le sépulcre. [...]
Il n’est pas ici, car il est ressuscité comme il l’avait dit; venez voir l’endroit où il gisait. (Matt. 28)

Les informations sur Jésus et sur la communauté qu’il rassemble proviennent de ses disciples. Dans le milieu de ceux que Jésus appellera à être ses apôtres, certains consigneront leur témoignage par écrit. Jésus, par son message et ses actes, avait attiré à lui ceux qui l’ont vu comme un prophète, puis comme le Messie. Juifs, les disciples, qui voient en Jésus le Messie promis se tournent vers leurs Écritures (la Bible hébraïque, appelée par la suite « Ancien Testament » par les chrétiens) pour mieux comprendre ce qu’ils perçoivent comme accomplissement de ce qui avait été annoncé et rendre témoignage de ce qu'ils avaient vécu auprès de Jésus. Les souvenirs qu’ils gardent de ses paroles et de ses gestes, transmis à la postérité par ceux qui écriront les Évangiles, évoquent le passage de Jésus sur terre à la lumière de leur foi à son relèvement d'entre les morts le dimanche de Pâques. « Nous ne connaissons plus selon la chair », écrira Paul, qui lui, n’a pas connu Jésus « selon la chair ». Ceux qui l’ont connu présentent la vie terrestre de leur maître qui appelait Dieu son Père comme incarnation de celui qui est désormais pour eux d’abord le Ressuscité, le Fils de Dieu. Il serait donc vain de chercher à utiliser les données du Nouveau Testament pour en faire un compte rendu du déroulement des événements concernant Jésus à la façon d’une biographie.

Le christianisme, dont le nom désigne les croyances, convictions, courants de pensée, d’action, etc., se réclamant de la personne et/ou de l'enseignement de Jésus-Christ, trouve son fondement essentiel dans la conviction de sa résurrection d’entre les morts.


Matthieu 28, 1-10
1  Après le sabbat, au commencement du premier jour de la semaine, Marie de Magdala et l’autre Marie vinrent voir le sépulcre.
2  Et voilà qu’il se fit un grand tremblement de terre : l’ange du Seigneur descendit du ciel, vint rouler la pierre et s’assit dessus.
3  Il avait l’aspect de l’éclair et son vêtement était blanc comme neige.
4  Dans la crainte qu’ils en eurent, les gardes furent bouleversés et devinrent comme morts.
5  Mais l’ange prit la parole et dit aux femmes : "Soyez sans crainte, vous. Je sais que vous cherchez Jésus, le crucifié.
6  Il n’est pas ici, car il est ressuscité comme il l’avait dit; venez voir l’endroit où il gisait.
7  Puis, vite, allez dire à ses disciples : Il est ressuscité des morts, et voici qu’il vous précède en Galilée ; c’est là que vous le verrez. Voilà, je vous l’ai dit."
8  Quittant vite le tombeau, avec crainte et grande joie, elles coururent porter la nouvelle à ses disciples.
9  Et voici que Jésus vint à leur rencontre et leur dit : "Je vous salue." Elles s’approchèrent de lui et lui saisirent les pieds en se prosternant devant lui.
10  Alors Jésus leur dit : "Soyez sans crainte. Allez annoncer à mes frères qu’ils doivent se rendre en Galilée : c’est là qu’ils me verront."


En Galilée, où, il a enseigné, c'est là qu'il s'agit de le retrouver, en ses paroles, pour ce commencement, toujours nouveau, de toutes choses, pour que s'y source cette communauté de Jésus qui naît à Jérusalem (Actes 1, 3).


La résurrection de la chair et nous

« Avance ton doigt ici et regarde mes mains ; avance ta main et enfonce-la dans mon côté, cesse d’être incrédule et deviens un homme de foi." Thomas lui répondit : "Mon Seigneur et mon Dieu." » (Jean 20, 27-28)

Comme ici à Thomas, Jésus s’est adressé à chacun des disciples. Des mots similaires (Luc 24, 39) : « Regardez mes mains et mes pieds : c’est bien moi. Touchez-moi, regardez ; un esprit n’a ni chair, ni os, comme vous voyez que j’en ai. »

Étrange invite que Jésus adresse aux disciples… Scandale pour la raison que cette résurrection de la chair que Jésus signe ici dans son corps ressuscité : « un esprit n’a ni chair ni os ». Scandale pour la raison.

Et pourtant la doctrine de la résurrection, qui choque les philosophes grecs d’Athènes (Actes 17, 31 sq.), a des antécédents (cf. 1 Corinthiens 15), antécédents eux-mêmes philosophiques dans la réflexion du judaïsme et dans le monde persan.

Scandale pour la raison pourtant, jusqu'à nous. D’où la tentation de « spiritualiser » tout cela… C’est contre cela que Jésus invite Thomas à toucher ses plaies. Et il y invite aussi les douze et avec eux, par leur intermédiaire, nous tous : heureux ceux qui n’ont pas vu comme Thomas, et qui ont cru, pourtant. Car, quel est l’enjeu ? L’enjeu est rien moins que le sens — éternel ! — de notre vie.

Notre vie ne se réalise, ne se concrétise, que dans notre histoire, dans nos rencontres, dans la trivialité du quotidien, bref, dans la chair ! Et c’est cela qui est racheté, radicalement et éternellement racheté au dimanche de Pâques. Le rachat dont il est question n’est pas l’accès à un statut d’esprit évanescent. C’est bien tout ce qui constitue notre être, notre histoire, l’expérience de nos rencontres et donc de nos sens, de notre chair, qui est racheté. Notre histoire qui a fait de nous, qui fait de nous, qui fera de nous, ce que nous sommes, cette réalité de nos vies uniques devant Dieu. C’est l’extraordinaire nouvelle qui nous est donnée par le Ressuscité : lui aussi, Fils éternel de Dieu, advient à l’éternité qui est la sienne par le chemin de son histoire dans la chair : ses plaies elles-mêmes, qui ont marqué sa chair, sont constitutives de son être !

… Signe que tous nos instants, ceux de Thomas, des Apôtres, les nôtres, chacun de nos moments uniques dans l’éternité, est porteur de notre propre vocation à l’éternité !


RP
« Qui dites-vous que je suis ? »
Un parcours non-exhaustif de la perception de Jésus


Église protestante unie de France / Poitiers
Catéchisme pour adultes 2014-2015
Chaque 3e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 3e mardi à 20 h 30
1) 21 & 23 octobre 2014 - Le Ressuscité (PDF)


lundi 13 octobre 2014

Ève




Genèse ch. 1, v. 26-28 :
26 Elohîms dit : "Nous ferons Adâm ­ le Glébeux ­ à notre réplique, selon notre ressemblance. Ils assujettiront le poisson de la mer, le volatile des ciels, la bête, toute la terre, tout reptile qui rampe sur la terre".
27 Elohîms crée le glébeux à sa réplique, à la réplique d'Elohîms, il le crée, mâle et femelle, il les crée.
28 Elohîms les bénit. Elohîms leur dit : "Fructifiez, multipliez, emplissez la terre […]"


Genèse ch. 2, v. 18 & v. 21-24 :
18 IHVH-Adonaï Elohîms dit : "Il n'est pas bien pour le glébeux d'être seul ! Je ferai pour lui une aide contre lui".

21 IHVH-Adonaï Elohîms fait tomber une torpeur sur le glébeux. Il sommeille. Il prend une de ses côtes, et ferme la chair dessous.
22 IHVH-Adonaï Elohîms bâtit la côte, qu'il avait prise du glébeux, en femme. Il la fait venir vers le glébeux.
23 Le glébeux dit : "Celle-ci, cette fois, c'est l'os de mes os, la chair de ma chair, à celle-ci il sera crié femme ­ Isha ­ : oui, de l'homme ­ Ish ­ celle-ci est prise".
24 Sur quoi l'homme abandonne son père et sa mère : il colle à sa femme et ils sont une seule chair.


Genèse ch. 3 :
1 Le serpent était nu, plus que tout vivant du champ qu'avait fait IHVH-Adonaï Elohîms. Il dit à la femme : "Ainsi Elohîms l'a dit : 'Vous ne mangerez pas de tout arbre du jardin'..".
2 La femme dit au serpent : "Nous mangerons les fruits des arbres du jardin,
3 mais du fruit de l'arbre au milieu du jardin, Elohîms a dit : Vous n'en mangerez pas, vous n'y toucherez pas, afin de ne pas mourir'".
4 Le serpent dit à la femme : "Non, vous ne mourrez pas, vous ne mourrez pas,
5 car Elohîms sait que du jour où vous en mangerez vos yeux se dessilleront et vous serez comme Elohîms, connaissant le bien et le mal".
6 La femme voit que l'arbre est bien à manger, oui, appétissant pour les yeux, convoitable, l'arbre, pour rendre perspicace. Elle prend de son fruit et mange. Elle en donne aussi à son homme avec elle et il mange.
7 Les yeux des deux se dessillent, ils savent qu'ils sont nus. Ils cousent des feuilles de figuier et se font des ceintures.
8 Ils entendent la voix de IHVH-Adonaï Elohîms qui va dans le jardin au souffle du jour. Le glébeux et sa femme se cachent, face à IHVH-Adonaï Elohîms, au milieu de l'arbre du jardin.
9 IHVH-Adonaï Elohîms crie au glébeux, il lui dit : "Où es-tu ?
10 Il dit : "J'ai entendu ta voix dans le jardin et j'ai frémi ; oui, moi-même je suis nu et je me suis caché".
11 Il dit : "Qui t'a rapporté que tu es nu ? L'arbre dont je t'avais ordonné de ne pas manger, en as-tu mangé ?
12 Le glébeux dit : "La femme qu'avec moi tu as donnée m'a donné de l'arbre, elle, et j'ai mangé".
13 IHVH-Adonaï Elohîms dit à la femme : "Qu'est-ce que tu as fait ? La femme dit : "Le serpent m'a abusée et j'ai mangé".
14 IHVH-Adonaï Elohîms dit au serpent : "Puisque tu as fait cela, tu es honni parmi toute bête, parmi tout vivant du champ. Tu iras sur ton abdomen et tu mangeras de la poussière tous les jours de ta vie.
15 Je placerai l'inimitié entre toi et entre la femme, entre ta semence et entre sa semence. Lui, il te visera la tête et toi tu lui viseras le talon".
16 À la femme, il a dit : "Je multiplierai, je multiplierai ta peine et ta grossesse, dans la peine tu enfanteras des fils. À ton homme, ta passion : lui, il te gouvernera".
17 Au glébeux, il dit : "Oui, tu as entendu la voix de ta femme et mangé de l'arbre, dont je t'avais ordonné pour dire : 'Tu n'en mangeras pas'. Honnie est la glèbe à cause de toi. Dans la peine tu en mangeras tous les jours de ta vie.
18 Elle fera germer pour toi carthame et chardon : mange l'herbe du champ.
19 À la sueur de tes narines, tu mangeras du pain jusqu'à ton retour à la glèbe dont tu as été pris. Oui, tu es poussière, à la poussière tu retourneras".
20 Le glébeux crie le nom de sa femme : Hava-Vivante. Oui, elle est la mère de tout vivant.
21 IHVH-Adonaï Elohîms fait au glébeux et à sa femme des aubes de peau et les en vêt.
22 IHVH-Adonaï Elohîms dit : "Voici, le glébeux est comme l'un de nous pour connaître le bien et le mal. Maintenant, qu'il ne lance pas sa main, ne prenne aussi de l'arbre de vie, ne mange et vive en pérennité "!
23 IHVH-Adonaï Elohîms le renvoie du jardin d''Édèn, pour servir la glèbe dont il fut pris.
24 Il expulse le glébeux et fait demeurer au levant du jardin d''Édèn les Keroubîm et la flamme de l'épée tournoyante pour garder la route de l'arbre de vie.



Nous sommes en chemin. Un chemin où l'on quitte ce d’où l'on vient, pour aller à la rencontre — de ce qui est différent de nous, différent de ce d’où on vient : l’autre sexe, l’autre lieu, l’autre temps, celui qui est Autre (Dieu).
Cette rencontre suppose un envoi — on n’y va pas spontanément : on a tendance à rester. Cet envoi est une parole de loi : quitte et va. Une loi en « quitte et va », qui se décline sous différents angles (ou commandements négatifs : ne pas — « tu ne resteras pas », et positifs — « tu iras »). Chaque accomplissement est un pas, un moment de coopération de chacun et chacune, sur la route du projet, donné comme grâce, de Dieu créant le monde.

*

Adam et Ève comme deux moitiés d'un androgyne primitif. L'androgyne chez Platon

« Premièrement, il y avait trois catégories d'êtres humains et non pas deux comme maintenant, à savoir le mâle et la femelle. Mais il en existait encore une troisième qui participait des deux autres, dont le nom subsiste aujourd'hui, mais qui, elle, a disparu. En ce temps-là en effet il y avait l'androgyne, un genre distinct qui, pour le nom comme pour la forme, faisait la synthèse des deux autres, le mâle et la femelle. Aujourd'hui, cette catégorie n'existe plus [...].

Deuxièmement, la forme de chaque être humain était celle d'une boule, avec un dos et des flancs arrondis. Chacun avait quatre mains, un nombre de jambes égal à celui des mains, deux visages sur un cou rond avec, au-dessus de ces deux visages en tout point pareils et situés à l'opposé l'un de l'autre, une tête unique pourvue de quatre oreilles. En outre, chacun avait deux sexes et tout le reste à l'avenant [...].

Suite à leur prétention de concurrencer les dieux, « Zeus coupa les humains en deux, ou comme on coupe les oeufs avec un crin.

« Chacun d'entre nous est donc la moitié complémentaire d'un être humain, puisqu'il a été coupé, à la façon des soles, un seul être en produisant deux ; sans cesse donc chacun est en quête de sa moitié complémentaire. Aussi tous ceux des mâles qui sont une coupure de ce composé qui était alors appelé "androgyne" recherchent-ils l'amour des femmes et c'est de cette espèce que proviennent la plupart des maris qui trompent leur femme, et pareillement toutes les femmes qui recherchent l'amour des hommes et qui trompent leur mari. En revanche, toutes les femmes qui sont une coupure de femme ne prêtent pas la moindre attention aux hommes ; au contraire, c'est plutôt vers les femmes qu'elles sont tournées, et c'est de cette espèce que proviennent les lesbiennes. Tous ceux enfin qui sont une coupure de mâle recherchent aussi l'amour des mâles.

« Les mâles de cette espèce sont les seuls [...] qui, parvenus à maturité, s'engagent dans la politique. Lorsqu'ils sont devenus des hommes faits, ce sont de jeunes garçons qu'ils aiment et ils ne s'intéressent guère par nature au mariage et à la procréation d'enfants, mais la règle les y contraint ; ils trouveraient plutôt leur compte dans le fait de passer leur vie en célibataires, côte à côte, en renonçant au mariage. Ainsi donc, de manière générale, un homme de ce genre cherche à trouver un jeune garçon pour amant et il chérit son amant, parce que dans tous les cas il cherche à s'attacher à ce qui lui est apparenté. »
(Platon, Le Banquet, 190b – 193e : discours d'Aristophane.)

*

"Batshéva était destinée à David depuis les six jours de la Genèse […]".
Si l’on est mis en présence de son âme sœur […], rien ne pourra alors s’opposer à l’élan qui nous portera vers elle, ni la loi, ni la morale, ni le regard des autres, ni même la parole de Dieu. […]
D’après [Joseph Gikatila (1248-1325)], David ne pouvait échapper à la force qui s’était emparée de lui car il avait reconnu Batshéva, sa jumelle, son épouse parfaite. Sitôt aperçue, son image était venue s’imbriquer exactement dans la forme laissée en creux par la partie manquante de lui-même. Ce que ressentit David ? À la fois une douleur, une tension et un élan, puisqu’il avait perçu dans le même temps son incomplétude intrinsèque et la promesse de la combler.


Tobie Nathan, Philtre d’amour, éd. Odile Jacob, 2013, p. 161-162 - commentant Joseph Gikatila (1248-1325), Le secret du mariage de David et Bethsabée, éd. de L’Éclat, 2003.

*

Ève et la figure du féminin

C.G. Jung — Anima et animus

C.G. Jung parle du « besoin de retrouver son unité par le moyen d’un amour intégral pour un autre » (C.G. Jung, Problèmes de l’âme moderne.).

Une unité qui se symbolise par l'unité perdue du masculin et du féminin en nous.

« L'anima est féminine ; elle est uniquement une formation de la psyché masculine et elle est une figure qui compense le conscient masculin.

Chez la femme, à l'inverse, l'élément de compensation revêt un caractère masculin, et c'est pourquoi je l'ai appelé l'animus. Si, déjà, décrire ce qu'il faut entendre par anima ne constitue pas précisément une tâche aisée, il est certain que les difficultés augmentent quand il s'agit de décrire la psychologie de l'animus.

Le fait qu'un homme attribue naïvement à son Moi les réactions de son anima, sans même être effleuré par l'idée qu'il est impossible pour quiconque de s'identifier valablement à un complexe autonome, ce fait qui est un malentendu se retrouve dans la psychologie féminine dans une mesure, si faire se peut, plus grande encore. »

« Pour décrire en bref ce qui fait la différence entre l'homme et la femme à ce point de vue, donc ce qui caractérise l'animus en face de l'anima, disons : alors que l'anima est la source d'humeurs et de caprices, l'animus, lui, est la source d'opinions ; et de même que les sautes d'humeur de l'homme procèdent d'arrière-plans obscurs, les opinions acerbes et magistrales de la femme reposent tout autant sur des préjugés inconscients et des a priori. » (C.G. Jung, Dialectique du moi et de l'inconscient, Idées / Gallimard, 1973 p 179 et 181.)


RP
Du féminin et de quelques
figures féminines dans la Bible


Église protestante unie de France / Poitiers
Etude biblique 2014-2015
Chaque 2e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 2e mardi à 20 h 30
1) 14 & 16 octobre 2014 — Ève (PDF)


lundi 16 juin 2014

Le repos de la foi



Les mots grecs de la Bible des LXX traduisent souvent par cessation : κατάπαυσίς, ἀνάπαυσις / re-pos, plusieurs mots hébreux qualifiant le repos. La LXX viserait donc à qualifier comme cessation la notion — liturgique — de shabbat / cf. Genèse 2, v. 2 où le même mot - κατάπαυσίς - traduit en grec l'hébreu shabbat.

Psaume 92:1 (91:1) Cantique pour le jour du sabbat. — LXX : εἰς τὴν ἡμέραν τοῦ σαββάτου / shabbat.

Psaumes 55:6 (54:7) Je dis : Oh ! si j’avais les ailes de la colombe, Je m’envolerais, et je trouverais le repos ; κατάπαυσίς — שׁכן

Psaumes 95:11 (94:11) Aussi je jurai dans ma colère : Ils n’entreront pas dans mon repos ! κατάπαυσίς — מנוחה

Psaumes 116:7 (114:7) Mon âme, retourne à ton repos, Car l’Eternel t’a fait du bien. ἀνάπαυσις — מנוח

Psaumes 122:6 (121:6) Demandez la paix de Jérusalem. Que ceux qui t’aiment jouissent du repos ! ἀνάπαυσις — שׁלה

Psaumes 132:4 (131:4) Je ne donnerai ni sommeil à mes yeux, Ni assoupissement à mes paupières. ἀνάπαυσις — תנומה
Psaumes 132:8 (131:8) Lève-toi, Eternel, viens à ton lieu de repos, Toi et l’arche de ta majesté ! ἀνάπαυσις — מנוחה
Psaumes 132:14 (131:14) C’est mon lieu de repos à toujours ; J’y habiterai, car je l’ai désirée. κατάπαυσίς — מנוחה

*

Genèse 2, 2 Dieu acheva, le sixième jour, ses œuvres, les œuvres qu'il avait faites ; et il se reposa / cessa le septième jour de ses travaux, de tous les travaux qu'il avait accomplis. κατάπαυσίς — שׁבת / shabbat.

*

« En Marc 2, 27 Jésus est rapporté avoir dit: "Le sabbat a été fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat". Cette parole a une force peu commune. Jésus ne renverse-t-il pas toute la loi juive pour mettre l’être humain au centre ? Voilà qui est révolutionnaire ! Le passage semble justifier l’idée d’un Jésus qui dresse sa propre autorité contre celle de la Torah. Toutefois, il convient de noter que le dit de Jésus trouve un parallèle étroit dans le Midrash de la Mechilta, un commentaire juif sur les lois de l’Exode codifié peu après la rédaction du Nouveau Testament. Au cours d’une discussion des circonstances qui permettent la transgression du sabbat (p. ex., quand il s’agit de sauver une vie humaine), Rabbi Simon ben Menasya s’exprime ainsi : "C’est à vous que le sabbat est donné et non vous au sabbat". Le dit s’apparente étroitement à celui de Jésus, et sur le plan du style, et sur le plan du contenu. Or, le rabbin ne prétend certainement pas s’opposer à la Torah. Au contraire, il s’inspire de la loi. En effet, il tire son idée d’un verset de la Bible, Exode 31,14, où il est écrit : "Observez le sabbat, car il sera saint pour vous" ; le sabbat est donc "pour vous". Il est probable que Jésus aussi ait élaboré sa sentence sur le sabbat à partir de sa lecture de l’Ancien Testament. » Jan Joosten, Colloque FPF des 1er et 2 octobre 2010, "Foi protestante et judaïsme", in Foi et Vie déc. 2011, p. 5

*

Hébreux 3, 7 – 4, 11
7 C’est pourquoi, selon ce que dit le Saint-Esprit : Aujourd’hui, si vous entendez sa voix,
8 N’endurcissez pas vos cœurs, comme lors de la révolte, Le jour de la tentation dans le désert,
9 Où vos pères me tentèrent Pour m’éprouver, et ils virent mes œuvres Pendant quarante ans.
10 Aussi je fus irrité contre cette génération, et je dis : Ils ont toujours un cœur qui s’égare. Ils n’ont pas connu mes voies.
11 Je jurai donc dans ma colère: Ils n’entreront pas dans mon repos !
12 Prenez garde, frères, que quelqu’un de vous n’ait un cœur mauvais et incrédule, au point de se détourner du Dieu vivant.
13 Mais exhortez-vous les uns les autres chaque jour, aussi longtemps qu’on peut dire : Aujourd’hui ! afin qu’aucun de vous ne s’endurcisse par la séduction du péché.
14 Car nous sommes devenus participants de Christ, pourvu que nous retenions fermement jusqu’à la fin l’assurance que nous avions au commencement,
15 pendant qu’il est dit : Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, N’endurcissez pas vos cœurs, comme lors de la révolte.
16 Qui furent, en effet, ceux qui se révoltèrent après l’avoir entendue, sinon tous ceux qui étaient sortis d’Egypte sous la conduite de Moïse ?
17 Et contre qui Dieu fut-il irrité pendant quarante ans, sinon contre ceux qui péchaient, et dont les cadavres tombèrent dans le désert ?
18 Et à qui jura-t-il qu’ils n’entreraient pas dans son repos, sinon à ceux qui avaient désobéi ?
19 Aussi voyons-nous qu’ils ne purent y entrer à cause de leur incrédulité.

1 Craignons donc, tandis que la promesse d’entrer dans son repos subsiste encore, qu’aucun de vous ne paraisse être venu trop tard.
2 Car cette bonne nouvelle nous a été annoncée aussi bien qu’à eux ; mais la parole qui leur fut annoncée ne leur servit de rien, parce qu’elle ne trouva pas de la foi chez ceux qui l’entendirent.
3 Pour nous qui avons cru, nous entrons dans le repos, selon qu’il dit: Je jurai dans ma colère : Ils n’entreront pas dans mon repos ! Il dit cela, quoique ses œuvres eussent été achevées depuis la création du monde.
4 Car il a parlé quelque part ainsi du septième jour : Et Dieu se reposa de toutes ses œuvres le septième jour.
5 Et ici encore : Ils n’entreront pas dans mon repos !
6 Or, puisqu’il est encore réservé à quelques-uns d’y entrer, et que ceux à qui d’abord la promesse a été faite n’y sont pas entrés à cause de leur désobéissance,
7 Dieu fixe de nouveau un jour - aujourd’hui - en disant dans David si longtemps après, comme il est dit plus haut : Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, N’endurcissez pas vos cœurs.
8 Car, si Josué leur eût donné le repos, il ne parlerait pas après cela d’un autre jour.
9 Il y a donc un repos de sabbat réservé au peuple de Dieu.
10 Car celui qui entre dans le repos de Dieu se repose de ses œuvres, comme Dieu s’est reposé des siennes.
11 Efforçons-nous donc d’entrer dans ce repos, afin que personne ne tombe en donnant le même exemple de désobéissance.




Notre Père qui es aux cieux,
que ton nom soit sanctifié,
que ton règne vienne,
que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.
Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour.
Pardonne-nous nos offenses,
comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés.
Et ne nous soumets pas à la tentation,
mais délivre-nous du Mal.
Car c’est à toi qu’appartiennent
le règne, la puissance et la gloire
aux siècles des siècles.
Amen.



RP
Une prière qui engage

Église protestante unie de France / Poitiers
Catéchisme pour adultes 2013-2014
Chaque 3e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 3e mardi à 20 h 30
8) Mardi 17 & jeudi 19 juin 2014 - Le repos de la foi — « Qui dites-vous que je suis ? ». Ou : devant Dieu par la prière de Jésus (PDF)


lundi 19 mai 2014

Des Psaumes au « Notre Père »



Les cinq livres des Psaumes sont reçus dans le judaïsme comme correspondant aux cinq livres de la Torah — chacun des livres des Psaumes à un de ces livres d'enseignement de la liberté. Les Psaumes prient ainsi l'espérance de la délivrance de la captivité, de toutes les captivités, l'espérance de la Terre promise.

Le Notre Père en serait-il comme un condensé ? Le Notre Père aussi, comme en écho aux cinq livres de la délivrance de la captivité et de l'esclavage, et comme en écho aux cinq livres des Psaumes, se déploie en cinq demandes (chez Luc — dont deux sont dédoublées chez Mathieu : les cinq demandes en devenant donc sept, ou cinq dont deux dédoublées).

Le Notre Père est lui aussi une demande de délivrance adressée au Dieu dont la sainteté de son Nom (1ère demande / cf. Ézéchiel 36) sera ainsi dévoilée, par la venue de son Règne (2ème demande), jusqu'à la délivrance totale du mal (5ème demande / 7ème chez Mathieu).

« Que ton Règne vienne » peut ainsi rassembler l'espérance de l'Exode, deuxième livre des Psaumes (qui pour le judaïsme correspond au livre de l'Exode) — qui se clôt par le Psaume 72...


Psaume 72
1 De Salomon.
Dieu, confie tes jugements au roi,
ta justice à ce fils de roi.
2 Qu’il gouverne ton peuple avec justice,
et tes humbles selon le droit.

3 Grâce à la justice, que montagnes et collines
portent la prospérité pour le peuple !
4 Qu’il fasse droit aux humbles du peuple,
qu’il soit le salut des pauvres, qu’il écrase l’exploiteur !

5 Que l’on te craigne,
tant que soleil et lune brilleront, jusqu’au dernier des siècles !

6 Qu’il descende comme l’averse sur les regains,
comme la pluie qui détrempe la terre !
7 Pendant son règne, que le juste soit florissant,
et grande la prospérité, jusqu’à la fin des lunaisons !

8 Qu’il domine d’une mer à l’autre,
et du Fleuve jusqu’au bout de la terre !
9 Les nomades s’inclineront devant lui,
ses ennemis lécheront la poussière.
10 Les rois de Tarsis et des Îles enverront des présents ;
les rois de Saba et de Séva paieront le tribut.
11 Tous les rois se prosterneront devant lui,
toutes les nations le serviront.

12 Oui, il délivrera le pauvre qui appelle,
et les humbles privés d’appui.
13 Il prendra souci du pauvre et du faible ;
aux pauvres, il sauvera la vie :
14 Il les défendra contre la brutalité et la violence,
il donnera cher de leur vie.

15 Qu’il vive ! On lui donnera l’or de Saba,
on priera pour lui sans relâche, on le bénira tous les jours !

16 Qu’il y ait dans le pays, au sommet des montagnes, des champs de blé
dont les épis ondulent comme le Liban, et de la ville, on ne verra qu’un pays de verdure.

17 Qu’il se fasse un nom éternel, qu’il le propage sous le soleil,
afin qu’on se bénisse l’un l’autre en le nommant et que toutes les nations le disent bienheureux.

18 Béni soit le SEIGNEUR Dieu, le Dieu d’Israël,
le seul qui fasse des miracles !
19 Béni soit à jamais son nom glorieux !
Que toute la terre soit remplie de sa gloire !
Amen et amen !

20 Fin des prières de David, fils de Jessé.

*

… Un Psaume, une prière, qui nous dit l’espérance universelle de la justice — et qui promet la justice universelle. Un Psaume qui nous rejoint au cœur de notre désespérance de ce que cette promesse semble ne jamais advenir.

Quand on sait que les Psaumes étaient les prières de Jésus, on ne peut s'empêcher de penser que Jésus pleurant sur Jérusalem le faisait en écho à ce Psaume — Jérusalem ville du Messie, roi de justice, qui semble ne voir jamais advenir la justice remise par Dieu pour la ville et pour la terre entière à ce roi de justice espéré.

Cette espérance dont on désespère, celle d'un règne universel de la justice, d'un règne où tout est repris de ce que font les empires et leur paix universelles imposées par la force et la violence, par le viol de la justice. Ici la paix universelle viendra par la justice. Lécheront la poussière, de honte, ceux qui s'y opposés par la violence, tandis que les ressources et les biens, les traditions et les richesses de tous les peuples serviront avec joie ce règne de justice, apportés comme pour une offrande, comme reconnaissance de ce qu'il ne peut y avoir de règne universel que dans la justice.

Au temps de Jésus, cela n'est jamais advenu en sa plénitude, Jésus en pleure sur Jérusalem ; depuis Jésus, ce n'est non plus jamais advenu au sein des nations, pas même celles sur lesquelles son nom pourtant a été invoqué. Mais celui qui a porté cette espérance et qui en donne la promesse est plus vrai que nos désespérances, puisqu'il a vaincu jusqu'à la mort même. Christ ressuscité ne meurt pas. Avec nous jusqu'à la fin du monde, il est celui qui nous envoie — nous nourrissant de sa promesse qui a vaincu toutes les désespérances.

*

« Enseigne-nous à prier », ont demandé les disciples. « Voici comment vous devez prier : quand vous priez, dites... Père... », répond Jésus. Voilà qui nous place dans l’intimité de Dieu — Père / « Abba », selon ce que rapportent de l’araméen Marc (14, 36 : Jésus au Gethsémané) et Paul (Romains 8, 15 ; Galates 4, 6). Intimité : souvenons-nous que Matthieu précise : « entre dans ta chambre, ferme la porte. » Où l’on reçoit du Père la loi clamée publiquement de la chaire, déjà au Sinaï, après en avoir reçu un nom. Et en écho la prière liturgique publique, le « Notre Père », donc. « Toute famille dans les cieux et sur la terre tire son nom du Père », rappelle l'Épître aux Éphésiens (3, 14-15).

« Que ton nom soit sanctifié », sanctifié c'est-à-dire mis à part, considéré avec un respect infini, jamais prononcé en vain, et donc, au fond, reconnu comme indicible. «Que ton nom soit sanctifié». D'autant plus que négliger le nom du Père, nous qu'il adopte comme ses enfants, c'est ne pas percevoir l’ouverture d'avenir qui s’y trouve. « Honore ton père et ta mère afin que tes jours se prolongent sur la terre » dit la Loi. D'emblée donc, la prière du Seigneur nous ouvre tout un programme, et un avenir, ce qui fait rejoindre un des thèmes de cette sanctification du Nom dans les livres prophétiques : cet aspect qui concerne l’avenir : la venue du Royaume — du Règne où Dieu sanctifie lui-même son nom en accomplissant sa promesse.

*

Et effectivement cette première demande est suivie de la demande de la venue du Règne de Dieu, par l’accomplissement de la volonté de Dieu jusque sur cette terre en désordre.

Les disciples ne savent pas qu'ils viennent de poser à Jésus une question très délicate, aux conséquences périlleuses pour eux-mêmes. Mais c'est par là, par cette prière, que viendra le Royaume, le Règne de Dieu. En cinq demandes. Sept chez Matthieu — la troisième et la septième de Matthieu étant une extension de la seconde et de la sixième demande («que ton règne vienne» s'y commente en « que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel » et « ne nous soumets pas à la tentation » s’y commente en « délivre-nous du mal »).

Cinq demandes donc, qui risquent fort si nous y prenons garde, de nous mener où nous ne voudrions pas, à savoir au Règne de Dieu dont nous demandons pourtant qu'il vienne. Aller où nous n'aurions pas prévu, ou du moins d'une façon que nous n'aurions pas prévue, comme Pierre à la fin de l'évangile de Jean (21, 18) : « un autre te mènera où tu ne voudras pas ».

*

« Donne-nous, chaque jour, notre pain pour ce jour »… ? L'abondance à laquelle tous aspirent vient de Dieu seul. Lui seul est riche : des biens spirituels, du pain du ciel, et du pain qui nourrit le ventre de façon à ouvrir les oreilles. Cela dit, le pain de ce jour pour lequel nous prions est plus que la simple nourriture périssable. Le terme choisi l’indique clairement. Il est la manne. Il est la nourriture éternelle qui est d'être pardonné et accepté, d'avoir trouvé un père... Notre Père, disent les disciples.

Arrêtons-nous donc sur la plus troublante de ces cinq demandes : celle concernant le pardon : «pardonne-nous nos péchés, comme nous pardonnons aussi à qui nous offense».

Ce mot rendu dans Luc par « péché », ou « offense », ou « manquement » peut aussi être rendu par « dette », selon le parallèle de Matthieu — le sens « péché » étant une dimension spirituelle de la dette. En ce sens, le mot peut relever non pas tant de la faute que de la création : même sans faute, nous sommes en dette envers Dieu comme on l'est à l'égard d'un père (ou d’une mère) — «Notre Père» — sans lequel nous ne serions pas, celui par qui nous sommes, non pas tant parce qu'il a donné la semence qui nous origine, mais parce qu'il nous a donné un nom, son nom. Cette dette-là ne peut être payée : son prix est infini. Le reconnaître entraîne une attitude de pardon, de remise des dettes. La remise des dettes est donc effectivement incontournable ; elle est la condition de la prolongation de nos êtres jusqu'à la venue du Règne, en lien étroit avec la demande précédente, celle du don du pain de ce jour. Si le plus puissant, le Père, exige le remboursement de la dette, il en vient à terme à écraser l'enfant.

Mieux qu’un père, Dieu donne ce qui est bon à ses enfants. L'instauration de son Règne est une remise de dettes par Dieu à notre égard. D'autant plus, au fond, que la dette est donc trop infinie pour être remboursée.

C'est sur cela qu'est établie l'institution biblique de la loi du Jubilé, par lequel s'inaugure le Royaume. Rappelons-nous que le Jubilé est ce que prévoit la Torah : cette remise des dettes obligatoire tous les cinquante ans. Jésus (cf. Luc 4) inaugure son ministère messianique par la proclamation du Jubilé. Cette libération, remise des dettes par Dieu, se signifie dans nos remises de dettes. C’est le sens du « comme nous remettons ». Nous sommes appelés à la suite du Christ à faire un don gratuit de nous-mêmes, n’aurait-il en retour que de l'ingratitude.

*

Précédée de la demande du pain, lieu par excellence de la dette à Dieu, la prière pour la remise des dettes et le pardon des offenses est suivie de : «Ne nous laisse pas entrer en tentation» — «ne nous expose pas dans l'épreuve». Pourquoi Dieu se tait-il face aux prières de son peuple, pourquoi tarde-t-il à instaurer son Règne ?

Face au silence céleste, ce silence qui dure, où Dieu qui est censé être notre Père nous apparaît pourtant si dur, impitoyable, nous donnant essentiellement une Loi, alors qu'on ne voit pas venir de consolation, et à plus forte raison la consolation du Règne de Dieu — on sera tenté de dire : ces maux qui nous adviennent, fussent-ils de notre faute, ne sont-ils pas le signe que Dieu se désintéresse de nous ? Où l'épreuve dont nous demandons que nous n'y sombrions pas devient tentation de se dire que ce Dieu est finalement méchant. Et que de fois l'a-t-on entendu à propos du Dieu dit « de l'Ancien Testament », oubliant que c'est ce Dieu que Jésus appelle son Père ? Tentation de rejeter ce Dieu qui donne la Loi, et avec elle son silence. Or c'est là son rôle de Père : donner la Loi et nous apprendre à patienter, à recevoir le plaisir plus tard. Se séparer un jour du plaisir immédiat du sein maternel. Le père disant la loi et privant ainsi du plaisir immédiat.

C'est de la sorte que Dieu nous conduit au Règne qui lui appartient avec la puissance et la gloire, ce Règne qui vient pour nous à la mesure où nous recevons avec joie la volonté de Dieu, sa Loi.

C'est le temps d'un passage douloureux, celui de l'apprentissage, qui précède la liberté et la joie. C'est encore la leçon de Paul : comme pour la douleur d'un enfantement, Dieu a soumis la Création à la vanité et à la douleur, avec une espérance : sa libération, comme la naissance (Romains 8, 20-22). La tentation serait de se laisser abattre et de se dire que face à une telle situation, une telle douleur, celle qui est la nôtre, le Royaume ne viendra pas, la naissance n'aura pas lieu. C'est face à cette tentation que Jésus appelle à la persévérance dans la confiance en Dieu qui nous délivre du mal.

*

Face à ce présent lourd, accablant, ou face à notre mauvaise volonté, — il s’agit de persévérer, de requérir la justice de la foi, prête à se manifester, dans sa splendeur et sa liberté ; il n'est qu'à exiger ce que Dieu promet, exiger son Règne. Persévérer dans la prière, comme l'ami qui demande du pain. Dieu finira par répondre, autrement que prévu peut-être, par le don imprévu de l'Esprit saint, qui mène au Royaume par des chemins auxquels l’on ne s'attend pas. Persévérer dans la prière est dangereux : c'est risquer de se voir transformé, dépossédé de soi et de ses biens, de sa vision du monde — qui sait ? Persévérer dans la prière transforme.

Apprendre à regarder le monde par les yeux de Dieu. Et explorer tous les possibles des chemins de son Règne... Car c’est « à toi qu’appartiennent le Règne,… » dès aujourd'hui.


RP
Une prière qui engage

Église protestante unie de France / Poitiers
Catéchisme pour adultes 2013-2014
Chaque 3e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 3e mardi à 20 h 30
7) Mardi 20 & jeudi 22 mai 2014 - Des Psaumes au « Notre Père » (PDF)


lundi 12 mai 2014

En vue de ce qui vient




Dernières recommandations : Hébreux 12,14 – 13,25.


Hébreux 12, 14-17
14  Recherchez la paix avec tous, et la sanctification sans laquelle personne ne verra le Seigneur.
15  Veillez à ce que personne ne se prive de la grâce de Dieu; à ce qu’aucune racine d’amertume ne produise des rejetons et ne cause du trouble, et que plusieurs n’en soient infectés.
16  Veillez à ce que personne ne soit débauché ni profanateur comme Ésaü, qui pour un seul plat vendit son droit d’aînesse.
17  Vous savez que plus tard, quand il voulut hériter de la bénédiction, il fut rejeté, car il ne trouva pas moyen d’amener son père à changer d’avis, bien qu’il l’ait cherché avec larmes.


Ce n’est pas le moment de se décourager. L’auteur vient de le dire. Au contraire, sur la base de la promesse, sur la certitude la fidélité de Dieu, il faut se serrer les coudes et supporter les dernières épreuves du chemin de l’Exode vers le Royaume.

Parole appuyée par les références aux promesses messianiques des prophètes. Ici (ch. 12, v. 12-13) l’évocation d’Ésaïe est sensible : « le boiteux bondira comme un cerf et la bouche du muet criera de joie. Des eaux jailliront dans le désert, des torrents dans la steppe. La terre brûlante se changera en lac, la région de la soif en sources jaillissantes. Dans le repaire où gîte le chacal, l’herbe deviendra roseau et papyrus. Là on construira une route qu’on appellera la voie sacrée » (És 35, 6-8a). Et de même : « Réconfortez, réconfortez mon peuple, dit votre Dieu, parlez au cœur de Jérusalem et proclamez à son adresse que sa corvée est remplie, que son châtiment est accompli, qu’elle a reçu de la main du SEIGNEUR deux fois le prix de toutes ses fautes. Une voix proclame: "Dans le désert dégagez un chemin pour le SEIGNEUR, nivelez dans la steppe une chaussée pour notre Dieu. Que tout vallon soit relevé, que toute montagne et toute colline soient rabaissées, que l’éperon devienne une plaine et les mamelons, une trouée ! » (És 40, 1-4).

Autant de textes dont on sait la signification quant à la promesse du Royaume et de la paix. La dimension du Royaume est clairement collective : la paix bien sûr, et la sanctification, c’est-à-dire la consécration à Dieu de chacun, qui a valeur pour tous : « la sanctification sans laquelle personne ne verra le Seigneur ». Ici encore le peuple croyant est présenté comme l’avant-garde l’humanité en marche vers sa paix, vers son héritage.

La grâce, la faveur de Dieu, est le fondement de ce qui vient et qu’annonce la communauté par son comportement jusqu’au cœur de la persécution.

Seulement cet avenir, cette promesse, ne doivent pas être perdus de vue. Il s’agit donc de ne pas abandonner, ne pas abandonner l’héritage promis — comme l’avait fait Ésaü —, car il n’y a nul salut hors cela.


Hébreux 12, 18-24
18  Vous ne vous êtes pas approchés, en effet, d’une montagne qu’on pouvait toucher et qui était embrasée par le feu, ni de l’obscurité, ni des ténèbres, ni de la tempête,
19  ni du retentissement de la trompette, ni d’une clameur de paroles telle que ceux qui l’entendirent demandèrent qu’on ne leur adresse pas un mot de plus.
20  Car ils ne supportaient pas cette injonction: Même si une bête touche la montagne, elle sera lapidée.
21  Et le spectacle était si terrifiant que Moïse dit: Je suis épouvanté et tout tremblant.
22  Mais au contraire vous vous êtes approchés de la montagne de Sion et de la cité du Dieu vivant, la Jérusalem céleste, des myriades d’anges;
23  de la réunion et de l’assemblée des premiers-nés inscrits dans les cieux; de Dieu, juge de tous; des esprits des justes parvenus à la perfection;
24  de Jésus, médiateur d’une nouvelle alliance; et du sang de l’aspersion qui parle mieux que celui d’Abel.


Comme le Tabernacle terrestre est l’image du Tabernacle céleste et éternel, la montagne du Sinaï est une réalité terrestre qui en signifie une autre, céleste et éternelle : la Sion spirituelle, celle de la Jérusalem céleste, cité du Dieu vivant.

La mise en parallèle du Sinaï et de Sion pour mettre en Lumière la distinction entre le fait terrestre et son fondement spirituel et éternel est en quelque sorte un classique, déjà utilisé par l’Épître de Paul aux Galates.

Cette distinction signifie ici à quel point le but, l’accomplissement de la promesse est en vue. La réalité éternelle promise depuis Abraham est à portée de main. Réalité céleste qui fonde jusqu’à la Révélation du Sinaï.

L’Épître rappelle alors la dimension redoutable et sainte de la Révélation du Sinaï, avec toute la pédagogie qui entoure l’exigence de respect de cette sainteté : les signes terrifiant, la proximité de la mort qui vaut jusque pour les bêtes. On a vu précédemment que le thème - figuratif - de la lapidation avait fonction pédagogique : dire la gravité et le sérieux de ce qui est vaut en théorie la sanction de la lapidation (qui, du fait de l’imperfection de la sainteté de quiconque, n’avait pas à être appliquée littéralement !).

L’auteur reprend cela pour dire le poids de ce qui s’approche, la réalité céleste, quand l’image de cette réalité, au Sinaï, a eu un tel poids.

La réalité éternelle, infiniment proche de nos êtres qu’elle fonde, est en effet à présent dévoilée comme telle par Jésus, médiateur de cette alliance éternelle, d’une justice plus significative encore que celle du juste assassiné, Abel. Ainsi, les portes de la Cité éternelle, certes redoutables, sont ouvertes toutefois, éternellement infiniment proches. Nos intelligences peuvent le savoir pleinement désormais.


Hébreux 12, 25-29
25  Prenez garde! ne repoussez pas celui qui vous parle. Car si ceux qui repoussèrent celui qui sur la terre les avertissait, n’ont pas échappé, à bien plus forte raison ne pourrons-nous échapper nous-mêmes, si nous nous détournons de celui qui, des cieux, nous avertit.
26  Sa voix ébranla alors la terre, et maintenant il nous a fait cette promesse: Une fois encore, je ferai trembler non seulement la terre, mais aussi le ciel.
27  Ces mots: Une fois encore montrent que les éléments ébranlés seront mis à l’écart, en tant que créés, afin que subsiste ce qui n’est pas ébranlé.
28  C’est pourquoi, puisque nous recevons un royaume inébranlable, ayons de la reconnaissance, en rendant à Dieu un culte qui lui soit agréable, avec piété et avec crainte.
29  Car notre Dieu est aussi un feu dévorant.


Une réalité fragile, qui passe, la réalité créée, celle dans laquelle nous cheminons. Et une réalité éternelle, inébranlable, qui n’est pas de cette création, et qui procède de Dieu.

Voilà la dualité dans laquelle nous place l’Épître aux Hébreux, nous permettant à la fois de ne pas nous étonner des épreuves et des malheurs qui adviennent, fût-ce la destruction du cœur symbolique du monde, le Temple. Cela est inéluctable puisque relevant de ce qui passe. Cela est donc, de ce fait, perçu comme autant d’avertissements dont les menaces, comme celles d’un « feu dévorant », se réalisent. C’est la voix même de Dieu qui porte les avertissements prophétiques concernant un monde propre à être ébranlé, à trembler, de par sa nature-même — et cela jusqu’aux cieux créés.

Fragilité évidente des choses créées d’un côté, éternité inébranlable en laquelle nous sommes invités à placer notre confiance de l’autre — mais non pas comme en un arrière-monde de toutes sortes d’illusions souhaitées, mais comme en une réalité dont le point d’ancrage est au cœur de la fragilité même qui nous atteint et que le Christ a partagée.

L’humanité trouve le cœur de sa réalité non pas dans quelque évanescence éthérée, mais dans sa nature passagère-même qui en désigne la profondeur et la vérité où le Christ nous a rejoints. C’est de la que se célèbre le culte de Dieu qui lui est agréable.


Hébreux 13, 1-14
1  Que l’amour fraternel demeure.
2  N’oubliez pas l’hospitalité, car, grâce à elle, certains, sans le savoir, ont accueilli des anges.
3  Souvenez-vous de ceux qui sont en prison, comme si vous étiez prisonniers avec eux, de ceux qui sont maltraités, puisque vous aussi, vous avez un corps.
4  Que le mariage soit honoré de tous et le lit conjugal sans souillure, car les débauchés et les adultères seront jugés par Dieu.
5  Que l’amour de l’argent n’inspire pas votre conduite; contentez-vous de ce que vous avez, car le Seigneur lui-même a dit: Non, je ne te lâcherai pas, je ne t’abandonnerai pas!
6  Si bien qu’en toute assurance nous pouvons dire: Le Seigneur est mon secours, je ne craindrai rien; que peut me faire un homme?
7  Souvenez-vous de vos dirigeants, qui vous ont annoncé la parole de Dieu; considérez comment leur vie s’est terminée et imitez leur foi.
8  Jésus Christ est le même, hier et aujourd’hui; il le sera pour l’éternité.
9  Ne vous laissez pas égarer par toutes sortes de doctrines étrangères. Car il est bon que le cœur soit fortifié par la grâce et non par des aliments, qui n’ont jamais profité à ceux qui en font une question d’observance.
10  Nous avons un autel dont les desservants de la tente n’ont pas le droit de tirer leur nourriture.
11  Car les corps des animaux, dont le grand prêtre porte le sang dans le sanctuaire pour l’expiation du péché, sont brûlés hors du camp.
12  C’est la raison pour laquelle Jésus, pour sanctifier le peuple par son propre sang, a souffert en dehors de la porte.
13  Sortons donc à sa rencontre en dehors du camp, en portant son humiliation.
14  Car nous n’avons pas ici-bas de cité permanente, mais nous sommes à la recherche de la cité future.


Les recommandations morales finales de l’Épître aux Hébreux s’inscrivent dans le cadre de la certitude qui la traverse : « nous n’avons pas ici-bas de cité permanente ».

En revanche, « Jésus Christ est le même, hier et aujourd’hui; il le sera pour l’éternité ».

Notre comportement s’établit à l’aune de ces deux certitudes. Hors du monde, en quelque sorte, puisque étant au fait de ce que nous sommes de passage, immigrants en ce monde. Cela fonde une éthique, en résonance à celle du premier immigrant de cette même foi, Abraham. D’emblée l’allusion est claire : « Que l’amour fraternel demeure. N’oubliez pas l’hospitalité, car, grâce à elle, certains, sans le savoir, ont accueilli des anges ».

Abraham : fidélité de Dieu aussi, qui fonde nos fidélités, depuis la fidélité conjugale jusqu’à la fidélité à Dieu en passant par les égards envers ses porte-paroles.

Statut passager qui vaut persécution aussi, avec nécessaire solidarité avec les emprisonnés. Statut passager qui veut défiance envers les valeurs passagères, depuis les idoles religieuses, jusqu’à l’idole monétaire, l’argent.

C’est cela aussi être en route vers la rencontre du Christ, « en dehors du camp, en portant son humiliation », « à la recherche de la cité future ».


Hébreux 13, 15-25
15  Par lui, offrons sans cesse à Dieu un sacrifice de louange, c’est-à-dire le fruit de lèvres qui confessent son nom.
16  N’oubliez pas la bienfaisance et l’entraide communautaire, car ce sont de tels sacrifices qui plaisent à Dieu.
17  Obéissez à vos dirigeants et soyez-leur dociles; car ils veillent personnellement sur vos âmes, puisqu’ils en rendront compte. Ainsi pourront-ils le faire avec joie et non en gémissant, ce qui ne tournerait pas à votre avantage.
18  Priez pour nous, car nous avons la conviction d’avoir une conscience pure avec la volonté de bien nous conduire en toute occasion.
19  Faites-le, je vous le demande instamment, afin que je vous sois plus vite rendu.
20  Que le Dieu de la paix qui a fait remonter d’entre les morts, par le sang d’une alliance éternelle, le grand pasteur des brebis, notre Seigneur Jésus,
21  vous rende aptes à tout ce qui est bien pour faire sa volonté; qu’il réalise en nous ce qui lui est agréable, par Jésus Christ, à qui soit la gloire dans les siècles des siècles. Amen!
22  Frères, je vous engage à supporter ce sermon! D’ailleurs, je ne vous envoie que quelques mots.
23  Apprenez que notre frère Timothée a été libéré. S’il vient assez vite, j’irai vous voir avec lui.
24  Saluez tous vos dirigeants et tous les saints. Ceux d’Italie vous saluent.
25  La grâce soit avec vous tous!


Le Temple détruit, que l’on se console, par le Christ crucifié, sacrifié, le sacrifice à Dieu devient « le fruit de lèvres qui confessent son nom ».

Un non qui se « confesse » aussi, autre forme de « sacrifice », par les actes de solidarité.

Solidarité aussi avec ceux qui accomplissent d’autres tâches, à commencer par les dirigeants ; à soutenir plutôt qu’à dénigrer ! — ce qui d’ailleurs tournerait au tort de chacun !

Solidarité aussi dans la prière.

La bénédiction finale donne explicitement la parole de la résurrection du Christ, sous-jacente dans toute l’Épître dans la conviction de sa préexistence. En lui est fondé ce qui se réalise au nom de Dieu, en lui est fondé tout avenir. Après la mention la communauté d’où écrit l’auteur, en Italie, ultime parole de confiance en guise de dernière salutation : « La grâce soit avec vous tous ! »


RP
Une lecture de l’Épître aux Hébreux

Étude biblique 2013-2014
Église protestante unie de France / Poitiers
Chaque 2e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 2e mardi à 20 h 30
8) Mardi 13 & jeudi 15 mai 2014 | VII. La charité : 12,14 – 13,21. | Billet d'envoi : 13,22-25. (PDF).