samedi 11 mars 2017

Rites communautaires en 1 Corinthiens 11




On a vu, quant à l'attitude des chrétiens à l'égard des viandes sacrifiées aux idoles, que quand Jacques a dit (Ac 15, 19-21), Paul raisonne (1 Co 8, 10), mais la pratique commune demeure, celle de la Synagogue : on s'abstient. Cette coutume est largement abandonnée depuis, malgré l'ordre de Jacques et le conseil de Paul : rares sont les chrétiens qui, aujourd'hui, mangent casher !

Quant au voile ou au silence des femmes (1 Co 11, 2-15 ; 1 Co 14, 34-35) – autres de ces coutumes (1 Co 11, 16), la Synagogue, depuis des temps immémoriaux, sépare les hommes, qui animent le culte, des femmes nubiles, qui assistent aux cérémonies depuis des pièces adjacentes, ce pour des raisons dont il ne faut pas exclure le côté pratique. Les femmes, de cette façon, s'occupent de leurs enfants en bas âge, qu'elles peuvent nourrir, ou dont les pleurs ne dérangeront pas le déroulement du culte – on est dans une civilisation où ce rôle est strictement réservé aux femmes, responsables de la maternité.

La simple prise en compte de cette coutume de l'Église primitive, fondée sur la structure architecturale des synagogues, éclaire les textes pauliniens sur le silence requis des femmes : les questions théologiques sont, en public, du fait des occupants de la partie centrale du bâtiment cultuel, les hommes habituellement – quoique, on y vient, pas nécessairement eux seuls… Pour paraphraser Paul : "que les femmes qui occupent les parties adjacentes écoutent, et obtiennent les éclaircissements qu'éventuellement elles souhaitent, une fois à la maison, plutôt que d'entamer entre elles des discussions théologiques propres à perturber ce qui se déroule dans la partie centrale" (1 Co 14, 34-35).

C'est avec la question du ministère que l'on entre dans le domaine où, du fait de leur revendication prophétique, les Épîtres de Paul se spécifient par rapport à l'habituel de la Synagogue dont on n'a aucune raison d'avoir abandonné la structure.

On est dans le domaine prophétique, qui se construit institutionnellement avec la reconnaissance officielle, par la communauté, des vocations diverses. C'est ainsi que les listes de charismes ne distinguent pas ce qui relève du prophétique ou du miraculeux, de ce qui est de l'ordre institutionnel.

La structure presbytérale reprise de la Synagogue est investie de la liberté de l'Esprit, la faisant se doubler très tôt (Ac 6) de la structure diaconale (dont la synagogue n'est d'ailleurs sans doute pas sans équivalent) dont l'Église ancienne a conservé l'aspect féminin (des femmes diacres) jusqu'au VIe siècle et même plus tard, pour l'Orient. On voit en outre cette structure se charger de prophètes (parmi lesquels on ne peut exclure qu'il y ait eu des femmes), placés au plus haut niveau dans la hiérarchie des vocations et ministères (1 Co 12, 28-30, Ép 4, 11). La Didachè (11-12) nous apprend qu'au IIe siècle, qui connaît encore ce ministère, il s'agit d'une fonction supra-locale, de type apostolique (Didachè 15, 1-2).

L'institution néo-testamentaire se structure par la reconnaissance de vocations charismatiques dont tout indique qu'elles sont aussi le fait des femmes. Outre les prophétesses de 1 Co et des Actes, pensons à Phoebé, diaconesse, qui peut aussi se traduire par "ministresse", puisqu'on traduit le même mot par "ministre", pour Paul, sans nier que le ministère de Paul soit celui d'apôtre.

Lorsque les prophétesses enseignaient, entrant dans la structure des ministères, elles n'en restaient pas moins femmes : officiant, elles sortaient de la salle des femmes avec la parure qui, dans l'optique d'alors, les distinguait. C'est d'une façon semblable que le ministère spirituel pouvait s'inscrire de façon tout à fait libre dans la structure que l'Église a conservée tant qu'elle est restée essentiellement juive. Cette disposition architecturale est fondée, donc, sur des raisons pratiques. Ce n'est pas pour des raisons ontologiques que les femmes sont exclues de la partie où se déroulent les cérémonies, puisque les fillettes y sont admises.

La tenue des femmes – et des hommes –, elle, repose sur des raisons plus que simplement pratiques : elle se fonde sur la structure de la Création du monde visible – et invisible (les anges – v. 10) – conception partagée par juifs et Grecs, que Paul ne remet pas en cause. Mais rien n'empêche les femmes, en fonction de la liberté de l'Esprit, de remplir des fonctions habituellement réservées aux hommes, comme la prière (1 Ti 2, 8) ou l'exercice de l'autorité prophétique : Dieu distribue ses dons comme il veut.

Toutefois, lorsque les femmes qui sont investies de telles fonctions exercent leur office, cela ne les fait pas cesser d'être femmes – et, éventuellement, de le signifier par ce signe qui les distingue dans leur dignité propre, intitulé en grec "kaluma" (v. 5, 13), généralement traduit par voile.

Ou bien, peut-être, dans ce contexte, est-ce simplement l'équivalent du talith (châle de prière) pour les hommes (quand il est question de coutume commune – v. 16) ! Cela impliquerait une relecture de ce texte, dont les termes, comè (chevelure), kaluma (voile), n'impliquent nullement que les hommes doivent ne pas se couvrir (quid du talith ?) pour prendre la parole (prière, prophétie) et que les femmes seules le devraient… Le v. 4 (où kata képhalè echon ne veut pas nécessairement dire : la tête couverte (ce qui serait inconvenant pour les hommes ?!) !… Mais peut-être l'inverse (quid du talith ?) ; le v. 14 (où il est question de cheveux, sans mention, dans le grec, de leur longueur !) ; le v. 7 (où il est question de voile qui ne convient pas aux hommes), ces versets ne signifient pas nécessairement que les hommes ne doivent pas se couvrir d'un talith pour prier !

Bref, tout cela n'est pas aisé à démêler. Reste juste la possibilité estimable pour les femmes de prier ou prophétiser en public, ce qui va loin dans le contexte de la cité grecque, où précisément les femmes étaient exclues de la citoyenneté et des responsabilités publiques qui y étaient afférentes…

*

Autre aspect (v. 18-34), essentiel, du rite cultuel : la sainte Cène, célébrée alors au cours d'un repas, lieu du partage, résumée ensuite au pain et au vin – les remarques de Paul dans notre passage n'y sont peut-être pas étrangères, qui valent comme remise en question à la fois rituelle et sociale : qu'est-ce que ce rite égalitaire qui étale non seulement les divisions ecclésiales, mais aussi les écarts sociaux, qui hélas demeurent jusqu'au jour du Règne effectif ("que ton règne vienne") ? Signe hurlant de ce que le Règne de Dieu est différé : dans l’Église où le Royaume du Ressuscité est proclamé, non seulement on souffre les écarts sociaux, mais on continue à être infirme, malade et même à mourir (v. 30) ! (voir le livre Discerner le corps du Christ : communion eucharistique et communion ecclésiale, Comité mixte catholique-protestant en France, éd. Cerf, Bayard, Mame.)

Appel à reconnaître dans ce repas la présence du Christ, mort et ressuscité – à "discerner le corps du Seigneur" –, dont la mort est ainsi proclamée jusqu'à sa venue dans son Règne…


RP
Première épître de Paul aux Corinthiens

Église protestante unie de France / Poitiers
Étude biblique 2016-2017
Chaque 3e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 3e mardi à 20 h 30
6. 14 & 16 mars – Chapitre 11 | Rites communautaires (PDF ici)


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