vendredi 13 avril 2012

Foi et raison, de Thomas d’Aquin à Galilée



Nous sommes passés d’un temps où foi et raison sont en continuité, à un temps où elles sont en rupture. Question raison, Thomas d’Aquin se réfère à Aristote, et à ses développements rationnels sur les causes, qu’il rattache à la cause première : Dieu, qui est aussi, selon un autre angle, objet de foi… Une vision du monde fortement questionnée par la lunette de Galilée…


Quatre causes selon Aristote

Aristote, Métaphysique, en A, 3, 983 a — repris par Thomas d’Aquin : quatre causes pour expliquer que tel objet acquiert telle forme :

· Cause efficiente kinèsis — (motrice) principe d’où part le mouvement
· Cause matérielle hylè
· Cause formelle eidos
· Cause finale telos

Ex. : qu’est-ce qui fait que tel sujet acquiert telle forme, que l’airain devient statue ?

· la cause matérielle de quoi la chose est faite : l’airain
· la cause formelle : idée de la statue dans l’esprit du sculpteur
· la cause motrice : le sculpteur
· la cause finale : état final ou achevé en vue duquel l’être en puissance est devenu être en acte : forme de la statue

Ces quatre causes de ce qui existe peuvent être remontées — de ce qui existe et dépend à ce qui cause l’existence des êtres qui en dépendent, la cause première, Dieu. Thomas, qui reçoit Aristote depuis le monde arabe — via notamment le musulman Averroès et le juif Maïmonide dont il accueille l’apport —, donne cinq voies de remontée à la cause première. Cinq voies qui recoupent les causes ci-dessus (à l’exception de la cause matérielle) — trois causes donc, vers lesquelles les cinq voies remontent : la cause efficiente (voies 1, 2, 3. Cf. Ac 17, 28 : « en lui nous avons la vie/2, le mouvement/1, et l’être/3 »), la cause formelle (voie 4. Cf. Jc 1, 17), la cause finale (voie 5. Cf. Es 25, 1).


Cinq voies (ou preuves) selon Thomas d’Aquin

Thomas d’Aquin, Somme théologique, Ia, quæ. 2, art.3 :
1. la preuve par le mouvement : tout être en mouvement est mis en mouvement par un autre ; or on ne peut pas remonter de proche en proche à l'infini, il faut un être immobile capable de communiquer le mouvement à d'autres êtres, un « moteur immobile » : Dieu ;
2. il existe un enchaînement de causes à effet dans la nature, or il est impossible de remonter de causes à causes à l'infini ; il faut nécessairement une Cause Première ;
3. les êtres de notre univers sont « contingents », pouvant exister ou ne pas exister : s'ils existent, c'est parce qu'un autre être, lui même contingent, les a amenés à l'existence ; l'ensemble de tous les êtres contingents est lui même contingent, et là encore on ne peut pas remonter indéfiniment : il faut un « être nécessaire », un être qui ne peut pas ne pas exister ; comme il est nécessaire, il est nécessairement ce qu'il est, il ne peut pas être autre chose que ce qu'il est, il a donc en lui toutes les perfections possibles ;
4. le degré de perfection des êtres : C'est une preuve reprise de Platon, qui a remarqué qu'il y a des perfections dans les choses (bien, beau, vrai) mais à des degrés différents. Or il faut nécessairement qu'il y ait un Être qui possède ces perfections à un degré maximum, puisque dans la nature toutes les perfections sont limitées ;
5. on observe un ordre dans la nature. Or à tout ordre il faut une intelligence qui le commande. Cette Intelligence ordinatrice est celle de Dieu.


L’existence de Dieu, ainsi, relève non de la foi, mais de la raison. La foi est requise pour recevoir Dieu comme Trinité, incarné, pour recevoir une révélation comme celle de la résurrection du Christ... — on peut dire aussi pour recevoir la cause ultime comme bonne et favorable. Mais elle n’est pas requise — la raison suffit — pour recevoir l’idée qu’il y a une cause première de tous les paramètres causaux de ce qui advient.

Bref, pour le dire en termes non-aristotéliciens, ce qui advient dépend d’une infinité de paramètres, de causes, dont la cause ultime est ce à quoi on donne le nom « Dieu »…

Or pour Thomas, en temps aristotéliciens, cela est lié précisément à la logique et à la cosmologie en place.

De l’Antiquité à la Renaissance, la clef de lecture et d’établissement des systèmes est la logique d’Aristote (IVe s. av. JC) : identité, non-contradiction, tiers exclu (A est A, A n'est pas non-A, il n'y a pas de milieu entre A et non-A), posant la connaissance comme « adéquation de la chose et de l’intellect », en cohérence avec le système du monde aristotélicien : une terre sphérique (avant Aristote la terre n’est pas encore ronde) à un pôle (au centre), à l’autre pôle le « ciel empyrée » et le « trône de Dieu ». Le « ciel empyrée » est le « dixième ciel », les autres cieux étant ceux des sept « planètes » observables à l’œil nu (Lune, Mercure, Venus, Soleil, Mars, Jupiter, Saturne), plus le ciel des étoiles fixes (le zodiaque) et le ciel du mouvement diurne. La matière céleste est l’éther (la cinquième essence, la quintessence, matière spirituelle et lumineuse), au-delà des quatre autres « essences » ou éléments : terre, eau, air, feu — matière de notre ici-bas. Un monde mû par les Intelligences célestes, les anges chez Thomas, imitant la perfection de Dieu.

L’intelligible, la forme, substance intellectuelle des choses, fait advenir les êtres matériels comme réalité connaissable, parce que dotée de forme intelligible. Substance (ce qui se tient en dessous) intelligible, le rôle de l’intelligence « est de capter des êtres, non de fabriquer des concepts ou d’ajuster des énoncés » (Pierre Rousselot, L’intellectualisme de S. Thomas).

Cela est ajusté sur le monde hiérarchique intelligible. Les hommes en sont l’expression dans la matière, d’où, dans le monde des êtres intelligents, partagé par Dieu et les anges, la caractéristique de la raison : l’être rationnel, l’homme, est obligé de procéder par abstraction là où les êtres immatériels ont une connaissance intuitive, immédiate.

La raison humaine n’en participe par moins du monde intellectuel, à son humble mesure, évoluant, se mouvant dans le monde sensible, le monde sub-lunaire, quand les anges occupent le monde supra-lunaire, dont la matière parfaite est l’éther. Exempts eux-mêmes de matière, même spirituelle, les anges meuvent le monde supérieur, les orbes célestes, dont certaines sont celles sur lesquelles tournent les corps célestes composés d’éther (les planètes).

Dans ce cadre, la foi accède, en continuité avec la raison, à un donné inaccessible à la raison, mais qui lui est ouvert par la voie révélée, à partir de la Bible.



La lunette de Galilée

Ce monde mû les anges s’est irrémédiable écroulé sous le regard de Galilée (XVIIe s.) aidé de sa lunette grossissante, qui lui permet de dire que les planètes sont composées de matière similaire à celle que nous connaissons ici-bas. S’esquisse la confirmation des calculs de Copernic… Et s’ensuit l’effondrement du monde aristotélicien, véritable « ébranlement des puissances des cieux ».

Le monde va désormais devoir se penser sur un mode autre que celui de l’harmonie géocentrique, avec un Dieu garant de cette harmonie, via éventuellement son représentant, le pape, qui lui-même a été fortement ébranlé par la Réforme.

Suite à Descartes (XVIIe s.) apparaissent d’autres propositions de systèmes du monde que le système aristotélicien sur lequel s’appuyaient aussi les systèmes théologiques. Le pôle central du système nouveau est le sujet : « je pense donc je suis » (formule reprise d’Augustin, mais désormais centrale et fondatrice).

Newton vient à son tour proposer l’alternative de la force gravitationnelle pour expliquer la rotation des planètes mues auparavant, dans le système aristotélicien / ou ptoléméen, par les anges — intelligences célestes.

Un monde s’est bel et bien écroulé, entraînant des ruptures en matière de connaissance, ruptures épistémologiques qui maintiennent toutefois la logique d’Aristote, logique de non-contradiction, selon un autre cadre, d’autres systèmes.

Une nouvelle rupture intervient au début du XXe s. avec Einstein et la théorie de la relativité.

*

D’Aristote, puis Thomas d’Aquin, à nos jours, un cycle s’est déroulé : des ruptures radicales dans les mises en place de systèmes s’en sont suivies. L’acte de foi est à présent perçu comme étant en rupture par rapport à la raison. L’intellect est ramené d’une participation intelligible des êtres à une connaissance individuelle discursive. La question de la pertinence et de la possibilité de la notion de participation intelligible des êtres à la même structure, accessible à l’intelligence partagée et à la foi, n’en demeure pas moins entière, en-deçà du monde effondré qui l’avait vu naître.

RP
Vence, "Groupe du Moulin", 13.04.12
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